Introduction
Le régime Autoimmune Protocol (AIP) suscite un intérêt grandissant à mesure que les maladies auto-immunes deviennent plus fréquentes. Alors que la prise en charge médicale repose principalement sur des traitements visant à moduler ou supprimer l’activité du système immunitaire, nombreux sont ceux qui recherchent des approches complémentaires, notamment par l’alimentation.
Le régime AIP est présenté comme capable de réduire l’inflammation, d’améliorer les symptômes et parfois de «réparer» l’intestin ou de rééquilibrer le système immunitaire. Mais qu’en est-il réellement? Que dit la science sur cette approche? Pourquoi plusieurs personnes rapportent-elles se sentir mieux lorsqu’elles l’adoptent?
Maladies auto-immunes et alimentation
Les maladies auto-immunes regroupent des conditions dans lesquelles le système immunitaire attaque par erreur les tissus de l’organisme, comme la polyarthrite rhumatoïde, la sclérose en plaques, les maladies inflammatoires de l’intestin, la thyroïdite de Hashimoto ou encore le diabète de type 1. L’incidence augmentée de ces maladies ne peut être expliquée uniquement par la génétique. Bien que la prédisposition génétique joue un rôle, les facteurs environnementaux tels que les infections, le stress, le sommeil, l’exposition à certains composés et l’alimentation sont de plus en plus reconnus comme des déclencheurs ou des modulateurs d’une réponse auto-immune chez des individus prédisposés (1).
L’alimentation est particulièrement étudiée, car certaines données suggèrent que les régimes alimentaires de type occidental, riches en aliments transformés, pourraient favoriser des réponses inflammatoires et perturber le microbiote intestinal ainsi qu’influencer l’intégrité de la barrière intestinale, l’apport en micronutriments essentiels et l’inflammation de bas grade (7, 14). Cela explique donc l’intérêt grandissant pour des régimes spécifiques comme l’AIP.
Inflammation et alimentation
L’inflammation chronique de bas grade joue un rôle important dans plusieurs maladies chroniques, y compris certaines maladies auto-immunes. Toutefois, la recherche montre de plus en plus que l’inflammation est influencée par des habitudes alimentaires globales, plutôt que par l’élimination stricte de groupes alimentaires entiers (7).
Des modèles alimentaires comme le régime méditerranéen, riches en fruits, légumes, fibres, poissons, gras insaturés et composés bioactifs, sont associés de façon constante à une réduction des marqueurs inflammatoires et à une amélioration de la santé métabolique, ce qui n’est pas le cas pour le régime AIP (5).
Régime AIP Autoimmune Protocol
Origine
Le régime AIP trouve ses racines dans le régime paléo et repose sur l’idée que certains aliments modernes peuvent contribuer à des déséquilibres métaboliques et inflammatoires (2). Il a été structuré et popularisé dans les années 2010, principalement à travers des livres et des plateformes éducatives destinées au grand public, dont le livre The Paleo Approach par le Dr Sarah Ballantyne, PhD en biophysique. Le régime AIP ne découle pas de recommandations cliniques officielles ni de lignes directrices émises par des sociétés savantes ; il s’agit plutôt d’une tentative de traduire certaines hypothèses scientifiques, notamment sur l’inflammation, l’immunité et la santé intestinale, en un protocole alimentaire pratique (3, 4).
C’est une version plus stricte du paléo, pensée pour les personnes vivant avec des maladies auto-immunes. Le protocole vise à réduire au minimum la présence de tout antigène pouvant déclencher une réponse auto-immune. Il s’appuie sur l’hypothèse que l’hyperperméabilité intestinale (ou “leaky gut” en anglais) et un déséquilibre du microbiote, combinés à une prédisposition génétique, pourraient déclencher ou aggraver des réponses auto-immunes. Ainsi, le régime AIP prévoit un modèle alimentaire individualisé, adapté aux tolérances de chacun, pour limiter l’exposition aux aliments potentiellement problématiques (14).
Structure
Le régime AIP se déroule généralement en trois phases: élimination, réintroduction, puis maintien.
Phase d’élimination
Durant de 6 semaines à 6 mois, tous les aliments susceptibles de déclencher des poussées ou des symptômes.sont exclus :
- céréales (avec ou sans gluten)
- légumineuses
- produits laitiers
- œufs et leurs dérivés (comme la mayonnaise)
- noix et graines
- légumes de la famille des solanacées (tomates, pommes de terre, aubergines, poivrons)
- café et alcool
- huiles de graines
- aliments ultra-transformés, additifs, sucres raffinés
L’utilisation des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) est également à éviter durant cette phase. D’autre part, les aliments comme la viande, le poisson, les légumes (hors solanacées), les fruits, les tubercules et certaines huiles y sont permis.
Phase de réintroduction
Les aliments éliminés sont réintroduits un à un pour observer d’éventuelles réactions. En pratique, la phase de réintroduction est souvent peu standardisée et difficile à suivre, ce qui peut conduire à une restriction prolongée. La manière la plus courante consiste à réintroduire les aliments qui sont le plus appréciés, ou ceux qui sont les moins susceptibles d’induire des réactions négatives, dans le but d’élargir progressivement les options alimentaires (2, 3, 4, 14).
Phase de maintien
Elle s’inscrit sur le long terme et repose sur un modèle alimentaire individualisé, élaboré après l’identification et l’élimination des aliments ayant déclenché des symptômes (14).
Ce que dit la science
Les études sur le régime AIP sont limitées, de petite taille, non randomisées et à court terme. Certaines montrent une amélioration des symptômes et de la qualité de vie chez des personnes atteintes de maladies inflammatoires ou auto-immunes (10).
Par exemple, plusieurs études pilote indiquent que l’AIP peut améliorer la qualité de vie et réduire certains symptômes dans des pathologies comme la thyroïdite de Hashimoto, les maladies inflammatoires de l’intestin et la polyarthrite rhumatoïde, bien que ces effets ne soient pas uniformes et que les marqueurs biologiques traditionnels ne changent pas toujours significativement (14).
Ainsi, ces résultats ne permettent pas de conclure que l’AIP est supérieur à des approches moins restrictives. À ce jour, aucune preuve solide ne montre que l’AIP modifie l’évolution d’une maladie auto-immune.
Bienfaits auto-rapportés
Plusieurs mécanismes bien documentés permettent d’expliquer pourquoi de nombreuses personnes rapportent une amélioration de leurs symptômes, surtout à court terme.
D’abord, le régime AIP élimine quasi complètement les aliments ultra-transformés, riches en sucres ajoutés, en sodium et en additifs, dont la consommation est associée à une augmentation de l’inflammation et à une moins bonne santé métabolique. En contrepartie, il privilégie des aliments nutritifs et peu transformés, ce qui peut améliorer l’apport en micronutriments essentiels et l’état nutritionnel par rapport à un régime occidental typique (8, 14).
Ensuite, la restriction alimentaire mène souvent à une réduction spontanée de l’apport calorique et à une perte de poids. Or, la perte de poids est associée à une diminution de l’inflammation systémique et à une amélioration de la douleur, de la fatigue et de la qualité de vie dans plusieurs conditions chroniques (9,12).
Il faut aussi considérer l’élimination temporaire de certains aliments pouvant exacerber des symptômes digestifs chez certaines personnes, sans que cela implique nécessairement une intolérance alimentaire ou une réaction immunitaire. Par exemple, si vous souffrez du syndrome de l’intestin irritable, il est préférable de suivre une alimentation faible en FODMAP. Ce régime ne supprime que les aliments susceptibles de provoquer des symptômes digestifs liés à ce syndrome et il est appuyé par des preuves scientifiques solides.
Enfin, l’effet placebo, l’encadrement structuré du protocole et le sentiment de reprendre le contrôle sur sa santé jouent un rôle non négligeable dans l’amélioration perçue des symptômes (10, 13).
Risques et limites
Malgré les potentiels rapportés, le régime AIP comporte des risques importants, particulièrement lorsqu’il est suivi à long terme sans encadrement professionnel.
La restriction prolongée peut entraîner des carences nutritionnelles, notamment :
- en calcium et vitamine D (exclusion des produits laitiers),
- en fibres alimentaires (exclusion des légumineuses et des grains entiers),
- en vitamines du groupe B, en magnésium et en potassium,
- en certains acides gras essentiels selon les choix alimentaires (10, 11).
Il est important de noter que l’exclusion des grains et légumineuses, riches en fibres fermentables, peut réduire la production d’acides gras à chaîne courte (SCFA) par le microbiote intestinal, des molécules importantes dans la modulation de l’inflammation et le maintien de la santé de la muqueuse intestinale.
En pratique, jusqu’à 50 % des participantes d’une étude sur la thyroïdite auto-immune présentaient des déficiences en folate, vitamine B12 ou riboflavine sur un AIP strict, accentuant l’importance d’un suivi professionnel (14).
De plus, la peur de réintroduire des aliments et la rigidité du protocole peuvent favoriser des troubles du comportement alimentaire, surtout chez les personnes vulnérables.
Enfin, le régime AIP n’est ni individualisé ni curatif, et ne remplace en aucun cas les traitements médicaux des maladies auto-immunes (10, 11).
En conclusion
Le régime AIP peut améliorer certains symptômes à court terme, principalement grâce à l’élimination des aliments ultra-transformés, à une attention accrue portée à l’alimentation et à une réduction calorique, plutôt qu’à un effet direct sur l’auto-immunité.
Cependant, aucune preuve solide ne soutient son utilisation à long terme ni sa supériorité par rapport à des approches alimentaires moins restrictives et fondées sur la science. Une alimentation équilibrée, variée et adaptée à chaque individu reste la meilleure stratégie pour accompagner les personnes vivant avec une maladie auto-immune, sans recourir à des restrictions excessives ni à des promesses irréalistes.
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Références
- Davidson A, Diamond B. Autoimmune diseases. N Engl J Med. 2001;345(5):340–350.
- Cordain L. The Paleo Diet: Lose Weight and Get Healthy by Eating the Foods You Were Designed to Eat. New York: John Wiley & Sons; 2002.
- Ballantyne S. The Paleo Approach: Reverse Autoimmune Disease and Heal Your Body. Las Vegas: Victory Belt Publishing; 2014.
- Well Theory. The Ultimate Guide to the AIP Diet. https://www.welltheory.com/guide/ultimate-guide/the-ultimate-guide-to-the-aip-diet
- Bischoff SC, Barbara G, Buurman W, et al. Intestinal permeability – a new target for disease prevention and therapy. BMC Gastroenterology. 2014;14:189.
- Camilleri M. Leaky gut: mechanisms, measurement and clinical implications. Gut. 2019;68(8):1516–1526.
- Calder PC. Nutrition, immunity and inflammation. Proc Nutr Soc. 2013;72(3):299–309.
- Davis C, Bryan J, Hodgson J, Murphy K. Definition of the Mediterranean Diet; a literature review. Nutrients. 2015;7(11):9139–9153.
- Ramsden CE, Zamora D, Majchrzak-Hong S, et al. Re-evaluation of the traditional diet-heart hypothesis: analysis of recovered data. BMJ. 2016;353:i1246.
- Konijeti GG, Kim N, Lewis JD, et al. Efficacy of the Autoimmune Protocol Diet in inflammatory bowel disease. Inflammatory Bowel Diseases. 2017;23(11):2054–2060.
- Monteiro CA, Cannon G, Moubarac JC, et al. Ultra-processed foods and health: a systematic review. Public Health Nutrition. 2019;22(5):936–941.
- Forsythe LK, Wallace JM, Livingstone MB. Obesity and inflammation: the effects of weight loss. Proc Nutr Soc. 2008;67(2):157–167.
- Benedetti F. Placebo effects: mechanisms and clinical implications. Lancet. 2005;366(9481):1105–1117.
- Pardali EC, Gkouvi A, Gkouskou KK, Manolakis AC, Tsigalou C, Goulis DG, Bogdanos DP, Grammatikopoulou MG. Autoimmune protocol diet: A personalized elimination diet for patients with autoimmune diseases. Metabol Open. 2024 Dec 30;25:100342. doi:10.1016/j.metop.2024.100342. PMCID: PMC11755016; PMID: 39850611
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