Potassium et insuffisance rénale chronique

Lyna Hammouch, Dt.P. Nutritionniste chez SOSCuisine.com
3 mars 2026

Pour de nombreuses personnes vivant avec l’insuffisance rénale chronique, manger des fruits, légumes, légumineuses ou pommes de terre peut rapidement déclencher la prudence, voire l’évitement. En effet, le potassium contenu dans ces aliments inquiète, parfois au point de reléguer au second plan leurs bénéfices nutritionnels bien documentés. Pourtant, au fil des dernières années, la recherche remet en question une idée longtemps reçue : celle selon laquelle le potassium alimentaire serait, à lui seul, un déterminant majeur de l’hyperkaliémie, c’est-à-dire une élévation du taux de potassium sanguin au-dessus du seuil normal défini par une concentration sérique entre 3,5 et 5,0 mmol/L.

L’insuffisance rénale chronique (IRC),  se définit par une diminution progressive et irréversible de la fonction rénale, objectivée par une baisse du débit de filtration glomérulaire (DFG) et/ou par la présence d’anomalies rénales persistantes depuis plus de trois mois. Elle est classée en différents stades, allant du stade 1 (fonction rénale peu altérée) au stade 5, correspondant à l’insuffisance rénale terminale (les reins n’arrivent plus à filtrer le sang adéquatement)..Souvent asymptomatique à ses débuts, l’IRC est associée à plusieurs perturbations métaboliques, dont l’hyperkaliémie. Les médecins surveillent étroitement le potassium sanguin en raison de son lien potentiel avec des complications cardiaques graves.

Dans ce contexte, la restriction potassique est devenue une pierre angulaire des recommandations nutritionnelles. Mais cette approche mérite aujourd’hui d’être revisitée à la lumière des données scientifiques récentes.

Ce que l’on croyait : une équation simple entre potassium alimentaire et potassium sanguin

Historiquement, l’hyperkaliémie chez les personnes atteintes d’IRC a été largement attribuée à un apport alimentaire excessif en potassium. Cette conception a conduit à des recommandations nutritionnelles souvent uniformes, visant à limiter l’ensemble des aliments riches en potassium, indépendamment de leur source ou du profil clinique du patient (1).

Cette approche reposait sur l’idée que la quantité de potassium consommée dans l’alimentation était le principal facteur influençant le taux de potassium dans le sang.

Ce que les données récentes révèlent : une relation moins directe qu’anticipée

Les études observationnelles publiées au cours des dernières années montrent toutefois que la corrélation entre l’apport alimentaire en potassium et la concentration sanguine de potassium est souvent faible chez les personnes atteintes d’IRC non dialysées (2,3). Dans plusieurs cohortes, une consommation plus élevée de potassium alimentaire n’était pas associée à une augmentation significative du risque d’hyperkaliémie.

Ces résultats suggèrent que, chez de nombreux patients, l’hyperkaliémie ne dépend pas uniquement de l’apport alimentaire. Elle est influencée par plusieurs facteurs, dont le stade de la maladie rénale, la présence d’un diabète, l’équilibre acido-basique (acidité du sang) et l’utilisation de certains médicaments couramment prescrits en IRC, notamment les inhibiteurs du système rénine-angiotensine-aldostérone (1,2,4). Ainsi, deux personnes atteintes d’IRC consommant une quantité similaire de potassium peuvent présenter des réponses biologiques très différentes.

Toutes les sources de potassium ne se valent pas

Un élément central des données récentes concerne la distinction entre les différentes sources de potassium. Le potassium naturellement présent dans les aliments peu transformés, comme la banane, est souvent absorbé plus lentement grâce aux fibres et à la matrice alimentaire, ce qui peut en limiter l’absorption intestinale (5).

À l’inverse, le potassium ajouté sous forme d’additifs alimentaires, fréquemment utilisé dans les aliments ultra-transformés, est rapidement et presque complètement absorbé (6). En pratique, les aliments hautement transformés riches en additifs de potassium, mais aussi certaines viandes, produits laitiers, jus et substituts de sel à base de chlorure de potassium, peuvent fournir une charge potassique plus élevée et davantage biodisponible que de nombreux aliments frais d’origine végétale.

Cette réalité remet en question les approches qui ciblent uniquement la teneur totale en potassium sans considérer la source, la biodisponibilité et le degré de transformation des aliments. Pour repérer ces sources cachées de potassium, il est utile de consulter la liste des ingrédients : les additifs contenant du potassium apparaissent souvent sous la forme de phosphate, acétate, bicarbonate, lactate ou chlorure de potassium.

Apports végétaux et potassium sanguin : une association contre-intuitive

Contrairement aux idées reçues, des régimes alimentaires riches en végétaux, incluant fruits, légumes et légumineuses, n’ont pas été systématiquement associés à une augmentation du potassium sanguin chez les personnes atteintes d’IRC modérée (généralement jusqu’au stade 3 et parfois 4) (7).

Ces types d’alimentation sont aussi associés à un meilleur équilibre acido-basique, à un apport plus élevé en fibres et à un transit intestinal plus régulier. Ensemble, ces éléments peuvent aider l’organisme à mieux gérer le potassium, même en présence d’une fonction rénale diminuée (8). Ces observations suggèrent que le contexte alimentaire global pourrait être plus déterminant que la simple quantité de potassium consommée.

Repenser la restriction potassique : entre prudence et individualisation

Il ne s’agit pas ici de nier l’importance clinique de l’hyperkaliémie ni de remettre en question la nécessité d’une restriction potassique dans certaines situations. Toutefois, les données actuelles indiquent qu’une restriction systématique, appliquée précocement et sans individualisation, peut entraîner une dégradation de la qualité nutritionnelle globale et une réduction de l’apport en nutriments essentiels, notamment les fibres (9).

La littérature récente invite ainsi à une approche plus nuancée, reconnaissant la complexité de la gestion du potassium en IRC et la nécessité d’une expertise nutritionnelle pour adapter les recommandations au contexte clinique réel.

En conclusion

À la lumière des données récentes, le rôle du potassium alimentaire dans la gestion de l’insuffisance rénale chronique apparaît plus complexe qu’on ne l’a longtemps cru. Si l’hyperkaliémie demeure une complication sérieuse, elle ne peut être expliquée uniquement par l’alimentation. Les sources de potassium, le degré de transformation des aliments et le régime alimentaire global jouent un rôle central dans l’équilibre potassique. Repenser la restriction potassique, c’est reconnaître la nécessité d’une approche individualisée, prudente et fondée sur les données probantes, plutôt que sur des interdits alimentaires généralisés.

Pour en savoir plus sur l’insuffisance rénale, lisez notre article Insuffisance rénale chronique et alimentation.


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Références

  1. Kovesdy CP. Management of hyperkalemia in chronic kidney disease. Nat Rev Nephrol. 2014;10(11):653-662.
  2. Palmer BF, Clegg DJ. Physiologic regulation of potassium balance and implications in chronic kidney disease. Clin J Am Soc Nephrol. 2019;14(8):1253-1262.
  3. Cupisti A, Kovesdy CP, D’Alessandro C, Kalantar-Zadeh K. Dietary potassium intake and risk of hyperkalemia in chronic kidney disease. Nutrients. 2018;10(3):261.
  4. St-Jules DE, Goldfarb DS, Sevick MA. Nutrient non-equivalence: does restricting high-potassium plant foods help to prevent hyperkalemia in CKD? Journal of Renal Nutrition. 2016;26(5):282-287.
  5. Morimoto N, Shioji S, Akagi Y, et al. Associations Between Dietary Potassium Intake From Different Food Sources and Hyperkalemia in Patients With Chronic Kidney Disease. Journal of Renal Nutrition. 2024;34(6):519–529.
  6. Cecchini V, Sabatino A, Contzen B, Avesani CM. Food additives containing potassium, phosphorus, and sodium in ultra-processed foods: potential harms to individuals with chronic kidney disease. Eur J Clin Nutr. 2026;80(1):1–6. doi:10.1038/s41430-025-01600-6
  7. Li L, Wen F, Wang Y, et al. Chronic kidney disease and diet. Renal Replacement Therapy. 2025;11:71:1–14
  8. Pérez-Torres A, Caverni-Muñoz A, González García E. Mediterranean Diet and Chronic Kidney Disease (CKD): A Practical Approach. Nutrients. 2023;15(1):97. doi:10.3390/nu15010097

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