Ce prix est décerné par Médecins francophones du Canada à un·e étudiant·e en médecine inscrit·e dans une Faculté de médecine canadienne pour la qualité du français écrit en médecine.
Le texte soumis devait être le résumé d’une rencontre significative avec un·e patient·e vécue par l’étudiant·e depuis le début de ses études de médecine.
Les critères de sélection reposent sur la qualité de la langue et du contenu, incluant l’originalité du propos, la profondeur de la réflexion, l’impact (ressenti) et la pertinence pour l’étudiant·e.
La lauréate 2025 est Mme Mahée Côté, pour son texte intitulé « Quand l’invisible cesse de l’être ».
QUAND L’INVISIBLE CESSE DE L’ÊTRE
L’hôpital est un lieu où l’ordinaire et l’extraordinaire se réconcilient dans un équilibre fragile. Chaque jour, des histoires naissent, s’entrelacent et disparaissent dans l’anonymat des couloirs. Certaines disparaissent, simples anecdotes médicales noyées dans le flot des soins. D’autres, plus rares, frappent en plein cœur, comme une pierre brisant une eau dormante. Elles réveillent des questions que l’on n’avait jamais osé formuler, redéfinissent ce que l’on croyait acquis et déposent en nous un poids indélébile : celui du réel, du vrai.
Je me souviens de cette nuit-là. De l’insomnie qui me rongeait. Les nuits où le lit semble soudain hostile, où aucun recoin ne permet de s’abandonner, où aucune solution ne semble adéquate, et où les lames de nos rêves tranchent comme le passé. Il semble y avoir toujours trop de lumière, les draps ne sont pas suffisamment doux et les heures de sommeil nous inspirent culpabilité et manquement, comme un funambule instable, avec cette voix douce et paternaliste qui murmure que nous devrions dormir davantage.
Ce n’était pas une fatigue du corps, mais celle d’une âme jeune, essoufflée par l’ampleur de ce qu’elle cherchait à comprendre. Comment tout allait se développer, ce désir d’une cohésion entre la planification et la spontanéité, vouloir tout résoudre d’une seule nuit, devenir le meilleur médecin possible, plus fort, plus vite, toujours mieux, vers l’excellence : toujours plus, jamais assez.
J’étais en première année de médecine, et je ne dormais plus. Les nuits étaient des champs de bataille où l’anxiété et l’ambition se livraient une guerre sans fin. Une course infinie contre un savoir exponentiel. Le regard fixé sur l’horloge, j’absorbais des documents, des schémas, des algorithmes de prise en charge, jusqu’à ce que tout se mélange en un bruit blanc oppressant. Que l’on surmonte, que l’on rationalise, et que l’on se dise avec rigueur et contrôle que tu arrêteras seulement quand tu le décideras, au détriment de tout le reste.
Pourquoi ce besoin d’être à la hauteur ? À la hauteur de quoi, de qui ? Des attentes des autres ou de cette voix intérieure qui chuchotait sans relâche qu’il fallait toujours plus, toujours mieux, toujours plus vite ?
Malgré les heures écoulées sans sommeil, je me suis levée avec cette mécanique bien rodée qu’on développe à force d’habitude. L’hôpital n’attend pas. L’adrénaline pallie la lassitude, du moins temporairement. Les néons blancs de l’hôpital éclairent la rétine d’un message impératif : c’est l’heure d’être à son plein potentiel. Une odeur d’aseptique flotte, une tiédeur née des isolements de deux mille vingt règne dans les interactions interpersonnelles. Les patients me voient passer dans le couloir avec mon stéthoscope. Leur regard parle, transperce : une question, une demande d’aide que je ne peux satisfaire à ce point de ma formation, ce qui me laisse avec un sentiment de regret et de déception. Chaque pas résonnait sur le sol luisant vers la clinique d’obstétrique et gynécologie où j’avais rendez-vous. L’atmosphère de la clinique était rythmée par l’alternance mécanique des consultations et des suivis postopératoires. L’obstétricienne-gynécologue qui m’encadrait était remarquable, à la fois rigoureuse et profondément humaine. Il y avait dans sa manière d’être un mélange de maîtrise et de sincère engagement. J’observais, j’apprenais, je prenais mentalement des notes.
Elle était engagée tant sur le plan clinique que social, offrant, lors de brèves pauses, des échanges sur l’accès à l’avortement pour les populations francophones du Canada en situation linguistique minoritaire. Elle évoquait les succès et les défis avec une lucidité remarquable, délivrant des propos denses et riches, toujours marqués par une sobriété professionnelle irréprochable.
Et puis elle est entrée.
Une jeune femme, grande, dans la fin vingtaine, cheveux foncés attachés en bataille, une douceur, une grâce, presque comme si elle flottait au lieu d’entrer dans la salle. Elle avançait lentement vers la table d’examen, bordant l’appareil échographique. Un simple rideau, entrouvert, la séparait de son conjoint et de son fils, assis près du bureau d’une salle de consultation conventionnelle. Elle portait en elle une fatigue venue des entrailles, celle d’un corps qui s’effondre après avoir donné la vie, mais qui, paradoxalement, irradie d’une lueur inspirante, inconsciente de la force qui transcende toute douleur et élève les autres. Son ventre portait les traces d’une césarienne d’urgence, encore marquée par une infection retardant la guérison.
À ses côtés, un homme tenait un petit siège auto. À l’intérieur, un nourrisson minuscule dormait, indifférent au monde. Elle lui jeta un regard, un de ceux que l’on ne voit qu’une fois, un regard d’une tendresse qui dépassait toutes définitions de l’amour. Pourtant, elle ne pouvait même pas le soulever.
Une mère incapable de prendre son premier enfant dans ses bras.
Rien que cette pensée m’a frappée en plein cœur. J’ai observé, d’abord de loin, puis avec cette attention viscérale que l’on ne réserve qu’aux moments qui comptent. Elle s’est installée avec une dignité bouleversante, comme si chaque mouvement n’était pas une souffrance, mais une nécessité. Le médecin devait drainer ses plaies inflammées, gorgées de suppuration, qui oscillaient entre des tentatives avortées de guérison et des souffrances tissulaires. Dès le début de la procédure, ses poings se refermèrent sur le drap, ses mâchoires se crispèrent sous la douleur. Chaque pression sur la plaie devait être un supplice. Rien. Pas un cri. Pas un gémissement. Juste un regard, figé sur son enfant.
C’était là qu’elle puisait sa résilience. Une puissance silencieuse, inébranlable, qui ne cherchait ni reconnaissance ni admiration. Une force qui existait simplement, qui devait exister, parce qu’il n’y avait pas d’autre choix.
Quand tout fut terminé, elle a relevé les yeux et nous a remerciés, d’une voix légère et lumineuse, avec une grâce et une douceur désarmante. Comme si rien ne s’était passé. Elle s’est redressée, a pris les consignes médicales. Elle allait pouvoir soulever son fils dans les semaines à venir. Elle s’en alla, le même sourire aux lèvres. Pas un sourire de façade, mais un sourire porté par une sagesse silencieuse. Un vrai, d’une résilience indicible.
Moi, je suis restée là. Incapable de détourner les yeux. Incapable de penser à autre chose qu’à cette scène, si simple, et pourtant, qui venait de briser quelque chose en moi. Je doutais, je me débattais avec mes propres incertitudes. Elle, elle avançait, silencieuse, inébranlable.
Ce jour-là, j’ai compris une vérité qui m’a laissé un goût amer : l’endurance des femmes est attendue. Leur résilience est présumée. Et cette présomption les rend invisibles.
Combien sont-elles à souffrir en silence ? À ravaler leurs maux parce qu’on leur a appris que se plaindre était un luxe qu’elles ne pouvaient pas se permettre ?
La médecine elle-même porte cette empreinte. Trop souvent, la douleur féminine est minimisée. Les études le prouvent : à souffrance égale, les femmes reçoivent moins d’analgésiques que les hommes. Que leurs symptômes sont plus souvent attribués à des causes psychosomatiques, retardant les diagnostics vitaux. Que leurs réalités sont trop souvent ignorées dans la recherche, dans les traitements, dans les décisions médicales.
Même en chirurgie, les inégalités persistent. Dans les spécialités les plus compétitives, les femmes doivent prouver deux fois plus pour exister, sous le poids de jugements implicites. On oppose agréabilité à compétence, douceur à force, empathie à efficacité, et féminité au sérieux. Parfois, on en vient à se demander si se conformer à l’effigie du stéréotype masculin suffirait à gagner d’un coup plus de respect, plus de crédibilité. Comme si la féminité, en elle-même, était une entrave au sérieux, à l’intelligence, au professionnalisme.
Et pourtant, il y a cette puissance brute, omniprésente, que personne ne questionne mais que tout le monde attend. Cette patiente n’était pas une exception. Elle était une évidence. Une parmi tant d’autres. Mais unique dans cette trajectoire, à cet instant précis, où, au milieu d’un brouillard de pensées incessantes, un ancrage soudain dans la réalité qui m’a offert une vision plus claire du monde qui m’entourait.
Et moi, jeune étudiante de vingt et un ans, j’ai senti quelque chose basculer en moi.
La médecine ne peut pas se limiter à soigner. Elle ne peut pas simplement réparer des corps et appliquer des protocoles. Elle doit reconnaître ces douleurs tues, ces résistances invisibles, ces réalités qui ne sont pas dans les manuels mais qui, pourtant, façonnent le vécu des patients.
Ce jour-là, j’ai compris que la véritable médecine, à travers le regard d’une étudiante de première année, ne se trouve pas uniquement dans les grandes avancées scientifiques ou les prouesses techniques, loin des certitudes de mes expériences académiques passées. Elle se trouve dans ces moments d’humanité pure, où l’on n’est plus seulement soignant, mais témoin.
Témoin d’une douleur qui ne demande pas qu’on la glorifie, mais qu’on la reconnaisse. Témoin d’une force qui ne cherche pas les projecteurs, mais qui mérite d’être vue.
Ce stage d’observation n’en était pas un. C’était un point de rupture. Un instant où tout ce que je croyais fondamental, la rigueur, la discipline, l’obsession du savoir, s’est effacé devant une vérité plus essentielle. La médecine n’est pas qu’une science. Ce n’est pas non plus un simple enchaînement de protocoles et de gestes techniques. C’est avant tout une manière de regarder le monde. De voir, vraiment.
Voir que la douleur la plus silencieuse est souvent la plus lourde à porter. Que certaines forces sont si profondément ancrées qu’elles passent inaperçues, comme si elles étaient une évidence. Voir que, trop souvent, ce qui mérite d’être entendu est ce que l’on a appris à ignorer.
Cette femme, dans sa douleur contenue, dans sa dignité absolue, m’a offert une leçon qui, je le pressens, continuera de résonner en moi bien au-delà de cet après-midi. Elle m’a appris que la médecine ne se limite pas à soigner des corps : elle doit aussi reconnaître ce qui, dans l’ombre, cherche désespérément à exister. Soigner, ce n’est pas seulement réparer. C’est redonner à chacun l’espace d’être vu, compris et respecté.
Peut-être que la guérison commence-là : quand l’invisible cesse de l’être.