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Entrevue avec la Dre Anne Leis

Soigner en français dans un univers anglophone

par Claudine Auger
Juin 2014

Anne Leis, Ph.D

Communauté fransaskoise

En Saskatchewan, environ 2 % de la population parle français à la maison. Alors que les plus de 50 ans composent plus de la moitié des représentants de la communauté francophone de la province, la vitalité de la francophonie repose, depuis une vingtaine d’années, sur l’immigration, ayant permis de freiner la décroissance continue du français.

Française d’origine, enracinée dans l’Ouest canadien depuis une trentaine d’années, Anne Leis, Professeure au Collège de Médecine de l’Université de Saskatchewan, a développé une expertise et une sensibilité particulières aux soins de santé en français. « Les impacts populationnels sont grands. La notion d’iniquité en santé liée à des structures qui discriminent certaines populations, en l’occurrence les francophones en univers anglophone, exige qu’on se questionne sur les manières, en tant que société, d’aider ces gens. Je suis francophone, donc en bonne position pour comprendre », s’exclame la chercheuse.

Vouée à la cause, Anne Leis œuvre à développer, au sein du Collège de Médecine de l’Université, des activités qui permettent de sensibiliser les étudiants en médecine aux spécificités des populations en situation minoritaire. « Par des activités de réseautage, des jeux de langue, des outils de terminologie, des discussions ou des études de cas sur des thématiques particulières, j’encourage les médecins qui parlent français à l’utiliser. Nous avons également le soutien de Médecins francophones du Canada, qui facilite, entre autres, l’accès à ses services », explique Mme Leis. En outre, le Réseau Santé en français de la Saskatchewan (RSFS) joue un rôle actif dans le développement de services et de soins de santé en français.

Travailler avec un interprète

L’an dernier, dans le cadre d’un cours de 2eannée, Anne Leis a organisé un projet de jumelage d’étudiants en médecine avec des organismes de la communauté. « Je voulais que les étudiants comprennent comment les choses se passent concrètement sur le terrain, qu’ils constatent d’eux-mêmes l’état des ressources. Et aux six étudiants francophones du groupe, j’ai proposé de travailler avec RSFS : tout leur travail a été réalisé en français, les rencontres de travail, les lectures, le rapport final et les recommandations aux décideurs des organismes de santé de Saskatoon », souligne Mme Leis.

Mentore ayant dirigé le projet, Anne Leis livre avec enthousiasme les résultats de l’aventure : « Un aspect du projet des étudiants francophones s’est penché sur le service d’interprétariat. On le réalise peu, mais il y a des dangers réels à ce que ce soient les proches qui traduisent l’échange entre un patient et le médecin : les réponses et les questions risquent d’être biaisées, afin de protéger le proche. Bref, un interprète assurera une traduction correcte et objective. Encore faut-il savoir travailler avec un interprète », insiste Mme Leis. Selon elle, le travail réalisé par les étudiants a permis de soulever les pratiques gagnantes d’une telle collaboration : facilité d’accès à un interprète, lien de confiance, formation du médecin afin de poser les questions de la bonne manière. « Un volet qui devrait être intégré à la formation des médecins », estime Anne Leis.

Former des ambassadeurs

Chaque année, Anne Leis présente à la nouvelle cohorte d’étudiants en médecine de l’Université de Saskatchewan l’option possible de travailler en français. « N’oublions pas que c’est une langue officielle », rappelle Mme Leis qui, consciencieusement, repère les étudiants qui parlent français afin de les orienter vers des activités mettant en valeur l’utilisation de cette langue. En général, elle regroupe au moins une dizaine de personnes, soit environ 10 % d’étudiants, que le français soit leur langue maternelle ou non. 

« Je me rappelle de cet étudiant anglophone, qui se débrouillait bien en français. Il avait fait un programme d’immersion et était très motivé. Eh bien, il a fait sa résidence à l’Hôpital Montfort, à Ottawa. Je ne sais malheureusement pas ce qu’il est devenu, car c’est difficile de les suivre », se souvient Mme Leis. Chose certaine, l’intérêt pour la pratique en français est réel, et Anne Leis continue de soutenir cette pratique ajustée aux besoins de la population francophone avec flamme : « Ces étudiants-là deviennent autant d’ambassadeurs! »