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Une pionnière des soins en français en Ontario

Dre Jeanne Drouin, francophone et fière de l'être!

par Claudine Auger

Se comprendre pour établir une relation

L’attachement viscéral au français de Jeanne Drouin s’enracine dans une famille franco-ontarienne originaire de Plantagenet, fière de sa langue et prête à la défendre.


Credit photo: Le Droit

« Mes grands-parents habitaient avec nous, et ils nous racontaient les luttes que notre communauté a dû livrer pour que le français survive en Ontario. J’ai été conscientisée très jeune », se souvient Dre Drouin. Plus tard, après ses études en médecine en anglais – il n’était pas possible d’étudier en français après le primaire - elle réalise rapidement, dans sa pratique médicale, l’importance cruciale de donner des soins dans la langue du patient.

« Une bonne communication est essentielle pour établir le bon diagnostic, mais aussi pour créer une relation véritable avec le patient, lui expliquer le traitement approprié, le sécuriser. »

« J’ai eu tellement de témoignages, en cours de route, de patients qui n’avaient pas accès à un médecin avec lequel ils pouvaient échanger en français. Ne l’oublions pas, le français est l’une des deux langues officielles du pays! J’ai même eu des témoignages de membres de ma famille qui ne saisissaient pas les propos de leur médecin anglophone…, dont un qui est reparti avec un diagnostic de confusion parce que, simplement, il ne pouvait ni bien comprendre ni s’exprimer en anglais correctement », raconte calmement Jeanne Drouin, afin de démontrer l’impact réel d’une mauvaise compréhension de la langue.

En tant que seule hématologue francophone de l’Hôpital général d’Ottawa, elle a aussi pu constater le manque de ressources pour les futurs médecins franco-ontariens désirant recevoir de la formation dans leur langue maternelle. Pas de formation en français accessible, et donc peu de médecins francophones formés. Un cercle vicieux que Dre Drouin a participé à rompre grâce à son engagement pour améliorer l’accessibilité aux soins de santé en français en Ontario.

Grand défrichage

Reconnue pour son engagement dans la vie universitaire, Dre Drouin a été approchée par le Dr John Seely, doyen, et le Dr Pierre Jean, vice-doyen aux affaires francophones, au début de l’année 1995, afin de participer à la création du Bureau des affaires francophones à la Faculté de médecine. À cette époque, en effet, quelques pionniers, déterminés à mettre sur pied un programme de médecine en français en Ontario, généraient une véritable effervescence dans leur milieu. L’Hôpital Montfort, associé au projet, s’engageait à offrir un milieu francophone permettant la formation clinique des étudiants. « Il y avait tant à faire », évoque Dre Drouin, « ne serait-ce qu’au plan de la sensibilisation auprès des anglophones : pour nombre d’entre eux, n’ayant jamais vécu une situation de minorité, ils n’étaient aucunement conscients qu’on ne puisse pas comprendre l’anglais… une langue si facile! C’est encore le cas aujourd’hui, parfois. Il y a également le cas des nouveaux arrivants, professionnels de la santé, pour qui l’anglais prime, et qui ne réalisent pas que le français est une langue officielle au Canada. »

Bref, le programme prend son envol. En 1997, le collègue de Dre Drouin, Pierre Jean, quitte l’organisme et c’est elle qui prend la relève de la présidence. C’est une période turbulente alors que l’Hôpital Montfort est menacé de fermeture par le gouvernement. « Comment développer des stages et recruter des précepteurs dans de telles conditions ? », s’exclame la Franco-ontarienne, vibrant encore au rappel des événements. Appuyée vigoureusement par Dre Drouin et son équipe, la communauté franco-ontarienne parviendra à sauver l’Hôpital après un long bras de fer avec le gouvernement Harris.

Construire un legs

Tournant le regard sur une carrière des plus enrichissantes, Dre Jeanne Drouin se dit particulièrement fière de sa contribution au programme de médecine en français à l’Université d’Ottawa, et de l’impact de cette réalisation sur la minorité francophone. Car le chemin fut long :

« Au début, à la Faculté de médecine, nous n’avions aucun pouvoir décisionnel; la moindre initiative devait être approuvée par les gens en place, des anglophones, qui nous toléraient sans vraiment nous comprendre. Mais on a vite dérangé! »

Pourtant, le mouvement s’est infiltré peu à peu, à force de patience, de stratégie et de persévérance. Éventuellement, une coprésidence a été acceptée, pour les deux volets linguistiques évoluant côte à côte. « Nous proposions des méthodes d’enseignement différentes, des stages dans des milieux communautaires, notamment, afin de sensibiliser nos étudiants à la médecine générale. C’était révolutionnaire, parce qu’à l’époque, les étudiants étaient envoyés dans des secteurs tertiaires, avec des spécialistes! »

« Et le travail n’est pas encore fini », de poursuivre l’hématologue. « Le Bureau a le vent dans les voiles, mais il importe de s’assurer qu’il n’y ait pas d’érosion! » Grâce à ce défrichage accompli, l’horizon s’est dégagé. Alors que l’Hôpital Montfort vient à peine d’être officiellement reconnu comme centre hospitalier universitaire par le gouvernement de l’Ontario, cette reconnaissance facilitera l’obtention de financement et le recrutement de nouveaux cliniciens-enseignants. Jeanne Drouin s’en réjouit. Pour le reste, toujours énergique, elle prend désormais le temps de revenir aux sources : « Je suis née à la ferme où j’habite maintenant, et j’aménage mon boisé! » Dans sa forêt de près de 400 acres qu’elle peuple de noyers, de caryers, de chênes et d’érables à sucre, Dre Drouin se ressource en plantant ces arbres pour les générations à venir. Ici comme là-bas, elle construit.