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L'engagement à l'international : une vision à long terme

L'aventure peu commune d'un couple passionné!

par Claudine Auger
Mai 2012

Le jeu du destin

Sans se connaître, déjà ils partageaient le même désir de s’investir dans le développement international. Sans se croiser, ils ont travaillé sur le même projet, au Cameroun, dans les années 1970, participant à la création d’une faculté de médecine (CUSS, Centre universitaire des sciences de la santé). Le docteur Pierre Drouin, gynécologue, était associé au volet mère-enfant, dans le cadre du projet de l’Université Harvard et de l’United States Agency for International Development.

Hélène Delisle, Ph. D. en nutrition internationale, faisait partie de l’équipe de santé publique canadienne financée par l’ACDI pour la formation des futurs médecins en nutrition.

Leur temps n’était pas encore venu. Mais, au milieu de la décennie suivante, tous deux veufs, ils se rencontrent par l’entremise d’une amie commune travaillant à l’Organisation mondiale de la santé. Ils uniront officiellement leurs destinées en se mariant en 1989.

Hélène Delisle et Pierre Drouin partagent une vive passion, enracinée en chacun d’eux dès leurs jeunes années universitaires.

 

Pour le jeune étudiant en médecine, le visionnement d’un film présenté par les Pères blancs sur la vie du Dr Albert Schweitzer enflammera ses idéaux et sa soif de l’aventure. « Ce soir-là, j’ai compris qu’un jour j’irais œuvrer en Afrique », se souvient-il avec vivacité.

Quant à Hélène Delisle, très active à l’international bien avant leur rencontre, elle n’a jamais cessé de l’être. Engagée auprès de l’ACDI depuis toujours, elle a également travaillé comme consultante internationale pendant de nombreuses années alors qu’elle était établie en France, avant de revenir à l’Université de Montréal avec la mission spécifique de développer la nutrition internationale.

Se rejoindre à l’autre bout du monde

Depuis les débuts de leur engagement dans le développement international, le Dr Pierre Drouin et son épouse se sont principalement dévoués à l’Afrique francophone, dont les besoins demeurent criants. Bénin, Mali, Burkina Faso, Cameroun… sont des destinations régulières. Conscients des exigences et des déplacements de leur style de vie, le couple Drouin-Delisle a trouvé des moyens de se retrouver. Leurs enfants respectifs étant autonomes, ils n’avaient pas à concilier les besoins d’une jeune famille. « Nous essayons de faire conjointement un certain nombre de missions, mais c’est souvent complexe puisqu’on ne travaille pas toujours sur les mêmes projets, ou dans les mêmes pays », explique Hélène Delisle. 

« Lorsque nous nous sommes mariés, je m’arrangeais pour suivre Hélène, soit en donnant des conférences, soit en développant des projets pour structurer des unités de dépistage du cancer du col, par exemple. » Au fil du temps, un solide réseau a aussi permis d’alimenter différents projets. « C’est à la suite de mon engagement à l’Université de Senghor, en Égypte, que Pierre a noué des relations là-bas et les gens, reconnaissant son expertise, ont fait appel à lui à plusieurs reprises pour des formations, notamment », ajoute Hélène Delisle.

Adoptés par les Africains qui reconnaissent leur générosité et leur dévouement, Hélène Delisle et son mari ont tissé des liens serrés et tentaculaires à travers le monde.

Ils sont parfois surpris eux-mêmes de ce réseau qui s’interpénètre. « Pour un des programmes académiques de nutritions développés au Bénin avec l’appui de mon équipe de l’Université de Montréal, nous faisons appel à une femme spécialisée en science des aliments au Bénin », raconte Hélène Delisle.

« Parallèlement, Pierre était en contact avec le mari de cette femme, lui-même gynéco-oncologue. Ce n’est qu’après plusieurs mois de travail ensemble que nous avons fait le lien. Ainsi, récemment, alors que cette femme était reçue à Montréal par mon équipe, j’étais moi-même au Bénin et j’y étais reçue par son mari. Amusant, n’est-ce pas? »

Donner et recevoir

Pour s'engager en développement international à long terme, il faut évidemment aimer l’aventure, avoir le goût de la découverte. Sinon, autant rester chez soi. Mais encore… un appel plus puissant permettra de dépasser le seul besoin d’exotisme. Hélène Delisle explique son désir de rendre service, de construire. « J’avais l’impression que je serais plus utile en nutrition en Afrique qu’ici. Dans des pays où 20 % de la population a des problèmes de nourriture – pas assez, pas de diversité –, il me semblait que tout était à faire en nutrition. »

Le désir de se donner et de se sentir utile, donc, mais aussi la volonté d’un réel échange qui cimente les fondations d’un projet à long terme. Selon le Dr Drouin, la réussite dans le développement international dépend de la capacité à construire la confiance, à créer un lien authentique, à nouer des amitiés sincères.

« Les clés de succès de l’entraide internationale reposent sur un investissement personnel et sur l’amitié. C’est une générosité réciproque qui nourrit profondément, en tant qu’être humain.

Sans qu’on le réalise toujours, on bénéficie énormément de cet échange », ajoute avec douceur le Dr Drouin.

Aujourd’hui à quelques temps de prendre une retraite bien méritée, la plus grande préoccupation du couple est probablement de voir à ce que leurs actions continuent de croître, que la structure qu’il a participé à mettre en place perdure et aille plus loin.

La nutrition internationale gagne droit de cité

« La nutrition est centrale pour l’économie, la famille, la santé, le développement. Je me bats depuis 40 ans pour que la nutrition soit reconnue à sa juste valeur et, curieusement, justifier son importance n’est jamais entièrement gagné, même si un grand chemin a été parcouru. » Hélène Delisle s’enflamme. Ce n’est pas parce que tout le monde mange qu’on détient nécessairement les connaissances ou les possibilités de bien le faire! En outre, comme elle l’explique souvent à ses étudiants, la nutrition est une science difficile, car incroyablement vaste. Elle touche à tout, de l’agriculture à la culture, en passant par la santé, la psychologie ou le commerce.

Cet état de fait est encore plus décisif dans les pays où l’insécurité alimentaire, liée à la pauvreté, est un des problèmes majeurs dans les déterminants de la santé. Avoir accès à une nourriture acceptable est une condition minimale d’une bonne santé. Le principal objectif devrait ainsi viser la réduction des inégalités, pour un accès adéquat à la nourriture. Par la suite, une fois ce stade de survie dépassé, il faut offrir une information nutritionnelle suffisante pour favoriser des choix éclairés.

En outre, selon Hélène Delisle, il faut voir à ce que l’environnement permette l'adoption de comportements alimentaires adéquats. « Les systèmes nutritionnels doivent être cohérents. Par exemple, il faut orienter les productions agricoles vers les besoins alimentaires : si on ne produit pas de légumes ou qu’on n’élève pas d’animaux pour la viande, c’est difficile d’y avoir accès! Dans un contexte d’ouverture des marchés et de mondialisation, il faut soutenir l’agriculture locale pour qu’elle puisse concurrencer les importations de nourriture transformée et la malbouffe qu'incarnent nos modèles occidentaux. » Seul un travail en amont, par la formation notamment, enracinera des progrès durables.

La formation, outil de développement à privilégier

Les ressources humaines bien formées en nutrition sont rares, en Afrique francophone principalement. « On s’en sort avec la matière grise, pas avec la matière première », renchérit Hélène Delisle, qui aura fondé sa carrière sur cette conviction. En Afrique, tout est à créer pour construire des programmes universitaires complets en nutrition. Sans professionnels formés adéquatement, comment influencer les décisions prises pour la recherche, la surveillance, l’éducation en matière de nutrition, clame Hélène Delisle? Voilà pourquoi elle et son équipe ont mis tant d’ardeur à la formation.

Ainsi, le département de nutrition de l’Université de Montréal reçoit de nombreux étudiants étrangers au doctorat, ceux-ci devenant à leur tour des personnes ressources dans leur pays. Le défi se situe paradoxalement au niveau des premier et deuxième cycles : si ces programmes ont été implantés dans certaines régions d’Afrique, la problématique de la formation sur place demeure puisque les bourses d’études sont de loin plus faciles à obtenir pour aller étudier à l’étranger…

Quant à elle, Hélène Delisle trouve toujours autant de satisfaction à côtoyer les étudiants africains. D’ailleurs, le contenu de ses recherches a souvent été influencé par leurs questionnements. « Le projet de la vitamine A, auquel je tenais beaucoup, est venu d’une interrogation d’un étudiant : comment se fait-il que dans la zone du pays où la consommation de légumes verts est la plus grande, y a-t-il la plus grande carence en vitamine A? »

Se basant sur une stratégie d’approche alimentaire, plus durable à long terme, mais moins attrayante pour les bailleurs de fonds qui réclament des résultats rapides et spectaculaires, Hélène Delisle et son équipe ont travaillé avec acharnement afin de tester l’huile de palme non raffinée, riche ne vitamine A, à en faire la promotion et à mettre en place un circuit commercial pour la distribuer. « Malheureusement, le projet n’a pas réussi à prendre de l’envergure, faute de financement. Tout le monde trouvait que c’était un projet prometteur, mais personne n’était là pour fournir les fonds », se rappelle la nutritionniste.

Le double fardeau nutritionnel

C’est à la suite d’une collaboration avec un médecin endocrinologue du Mexique, puis de quelques travaux effectués en Haïti et au Bénin qu’Hélène Delisle a commencé à s’intéresser à ce qui est aujourd’hui désigné comme le double fardeau nutritionnel (DFN). Le résultat des recherches mettait en évidence, dans une même famille, des enfants qui présentaient des problèmes de malnutrition et des mères en surpoids.

« Ce qui semble un paradoxe ne l’est pas : si vous n’avez pas beaucoup de moyens, vous allez vous nourrir avec des sources condensées d’énergies qui ne coûtent pas cher. Des aliments riches en glucides, en gras dans certains cas, mais peu de fruits, de légumes, de produits laitiers. Des aliments qui rendent les adultes obèses, et qui n’apportent pas les éléments nutritifs essentiels dont les enfants ont besoin », explique Hélène Delisle.

Le projet actuel sur lequel se consacre la nutritionniste vise ce double fardeau, largement associé à une population urbaine à faibles revenus. « Nous avons commencé par de petits projets de recherche au Bénin, avec des institutions partenaires de recherche. Puis nous avons élargi à des activités de formation, de plaidoyer, de communication. » Soutenu par l’ACDI, le projet sera bouclé en mars 2014 et aura duré 6 ans. Quoique lucide, Hélène Delisle souhaite que les objectifs aient été rencontrés à ce moment-là : avoir formé des personnes ressources, avoir amélioré les conditions grâce, entre autres, à des interventions en milieu scolaire, avoir influencé les décideurs sur la mise en place de programmes touchant au DFN.


TRANSNUT (pour transition nutritionnelle) est une équipe de 10 professeurs de l’Université de Montréal, dont 8 du Département de nutrition. TRANSNUT a été créé en 2000 par le professeur Hélène Delisle pour se pencher sur ce phénomène de la transition nutritionnelle dans les pays en développement, dans une approche pluridisciplinaire. L’équipe devenait en 2003 Centre Collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Les Centres Collaborateurs (CC) sont désignés par l’OMS et ont pour mission d’aider celle-ci à mener ses programmes avec ses partenaires institutionnels. Il y a actuellement plus de 400 CC à travers le monde, dont 24 au Canada. En nutrition, il y a actuellement 15 CC; TRANSNUT est le seul au Canada. Les CC ont une mission spécifique, telle que précisée dans leur désignation. Les CC ne bénéficient pas d’un appui financier de l’OMS, mais cette appellation, prestigieuse, peut faciliter l’obtention de fonds d’autres sources pour des travaux de recherche, de formation ou d’intervention.


Les défis de la nutrition internationale

On s’en doute, l’un des défis les plus importants en développement international est celui du financement. Selon Hélène Delisle, ici comme ailleurs, certains projets sont plus vendeurs que d’autres, selon les tendances à la mode. « Si vous n’êtes pas dans le courant, vous aurez plus de mal à faire financer vos projets, même si vous y croyez fermement et que plusieurs sont de votre avis. Il faut être stratégique, et personnellement, ce n’est pas ma qualité première! », ajoute en riant la nutritionniste, préférant se fier à ses passions et à ses convictions.

Note d’espoir, les conditions se seraient grandement améliorées avec le temps pour ceux qui désirent travailler en développement international. Grâce à une coalition réalisée entre plusieurs organismes, dont Santé Canada, le Centre de recherches pour le développement international, l’ACDI et les IRSC (Instituts de recherche en santé du Canada), il est désormais plus facile d’obtenir du financement pour des activités de recherche internationale, en santé par exemple.

Entre autres difficultés qu’elle a souvent rencontrées, Hélène Delisle soulève celle de convaincre les partenaires non issus du milieu universitaire des réalisations concrètes et pratiques qui découleront d’un projet. « Je ne suis pas une intellectuelle isolée qui travaille dans sa tour d’ivoire! Mais les ONG se méfient toujours un peu, craignant des évaluations trop longues et des actions qui n’aboutissent pas. »

Conseils pratiques pour l’aventure internationale

S’il faut aimer l’aventure pour s’y consacrer, le développement international n’est pas du tourisme. Hélène Delisle et le Dr Drouin insistent sur ce fait. Il est plutôt un engagement à long terme ancré dans des valeurs d’équité et un profond désir de justice.

Hélène Delisle suggère aux jeunes professionnels, comme aux étudiants, tentés par l’aventure, de trouver un stage pour explorer toutes les dimensions de ce style de vie. Si c’est la nutrition internationale qui est visée, un diplôme de deuxième cycle universitaire semble indispensable. Plusieurs organismes, comme l’ACDI par exemple, offrent différentes occasions de stage.

Hélène Delisle se souvient de ses propres attentes lors de ses premiers séjours à l’étranger. Elle suggère aussi de minimiser les attentes. « Quand on arrive en Afrique, on pense qu’on va les aider. On est parfois bien prétentieux. On réalise très vite qu’on connaît très peu, qu’on apprend beaucoup. On découvre un autre monde, une autre manière de penser et de vivre. » Au bout du compte, c’est une grande aventure humaine.