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L'engagement à l'international : une vision à long terme

Dr Pierre Drouin : gynécologue oncologue autour du monde

par Claudine Auger
Juin 2012

Le mois dernier, Médecins francophones du Canada vous présentait l’histoire d’un couple passionné, le Dr Pierre Drouin et sa femme Hélène Delisle, nutritionniste, tous deux engagés depuis toujours à l’international.

Dans le cadre de ce dossier sur la médecine internationale, voici un second volet, axé essentiellement sur le parcours du Dr Pierre Drouin, gynécologue oncologue qui a œuvré en Afrique et ailleurs sa carrière durant, et qui a défendu, là-bas comme ici, la cause des femmes atteintes d’un cancer gynécologique.

Ensemencer

Un personnage a très tôt marqué l’imaginaire du Dr Pierre Drouin, éveillant son idéalisme et ouvrant la porte aux possibles de l’aventure : le Dr Albert Schweitzer, prix Nobel de la paix (1952) et fondateur de l’hôpital de Lambaréné au Gabon. Ce dernier aurait également inspiré Rita Levi-Montalcini, une neurobiologiste aujourd’hui âgée de 102 ans, Prix Nobel (1986), et qui, entre autres réalisations, a lutté contre l’analphabétisme en Afrique. D’une citation tirée d’un texte écrit par cette docteure,

Pierre Drouin tirera un leitmotiv qui n’aura de cesse de le guider : « Aider les autres à s’aider eux-mêmes ».

Pour que cette aide se concrétise avec succès, le Dr Drouin révèle certains principes de base. Parmi ceux-là, choisir avec soin les projets auxquels participer. « On ne peut pas passer son temps à voyager : il faut cibler les projets, ensemencer des idées qui ont le potentiel de s’enraciner », explique ce missionnaire contemporain, en illustrant par ses passages répétés en Égypte. En quelque sorte entraîné par sa femme, Hélène Delisle* – qui elle-même participait à des projets de nutrition internationale à Alexandrie, Égypte – le Dr Drouin a rencontré là-bas des professionnels de la santé et s’y est rendu sur une base régulière afin de donner des conférences et de la formation.

Malgré que sa pratique de la gynécologie oncologique ici, à Montréal, ne lui permet pas de s’absenter pour de longues durées, Pierre Drouin a pu participer à la fondation du Centre Suzanne-Mubarak, un organisme voué au bien-être de la femme. « Malheureusement, aujourd’hui, à cause de la révolution en Égypte, le centre n’existe plus. Certains événements politiques, imprévisibles, hors de notre contrôle, affectent parfois la pérennité des développements qu’on réussit à mettre en place », se désole le Dr Drouin.

Refusant de baisser les bras, le gynécologue oncologue évoque un autre facteur de succès essentiel : créer un noyau qui favorisera l’enracinement des projets. Ce noyau de personnes formées poursuit le travail. Celui-ci doit être appuyé par l’équipe de ressources initiales, qui a aidé à démarrer le projet. « L’un des plus grands facteurs de réussite, dans le domaine d’entraide internationale, c’est de créer un noyau local, de former des gens qualifiés sur le terrain, qui pourra ensuite continuer à échanger pour poursuivre le développement. »

Les facultés de médecine africaines : promesses et défis

Le développement d’un noyau local compétent passe, inévitablement, par la formation universitaire. Et, depuis les débuts de son engagement international, le Dr Pierre Drouin y participe, notamment lors de son premier séjour au Cameroun, où il aide pendant deux ans à bâtir une faculté de médecine aujourd’hui performante. Le problème actuel, selon le gynécologue oncologue, est la propension des facultés de médecine africaines à accepter en première année un nombre irréaliste d’étudiants. Une des raisons qui explique le phénomène : plus les programmes sont bondés, plus les universités reçoivent de financement.

« Je me souviens, lors d’une consultation, la faculté de médecine congolaise signifiait son intention d’accueillir 3000 étudiants en première année… alors que les installations peuvent recevoir au plus 1900 personnes! C’est insensé! À Alexandrie, il y a quelques années encore, la faculté accueillait 400 étudiants en médecine. Puis elle a voulu augmenter le nombre à 1000 étudiants… En fait, nombreux parmi les hauts placés désiraient voir leurs enfants devenir médecins, parce que c’est prestigieux, un des facteurs qui s’imbriquent dans une situation complexe concernant la formation universitaire des médecins en Afrique. » Selon le Dr Drouin, la qualité et la performance des facultés de médecine africaines demeurent très variables.

Avec le recul le Dr Drouin croit toujours que l’objectif d’entraîner localement doit être défendu. Avec rigueur et énergie.

Ce qui l’inquiète, ce sont les inégalités persistantes. « Dans certains pays subsahariens, par exemple, les cours de médecine se donnent même comme une dictée! Pourtant, certaines universités africaines maintiennent une excellente renommée, alors que pour d’autres, il est impensable de former des médecins qualifiés. »

Besoins réels, moyens accessibles

Si la formation contribue largement au développement d’un noyau local dédié à des projets d’envergure, il ne faut pas sous-estimer la nécessité de multiplier différentes actions concrètes, plus discrètes parfois, mais qui répondent à des besoins particuliers du terrain.

Le Dr Drouin illustre son propos par l’exemple du dépistage du cancer du col. « Quand on pense à l’inspection visuelle du col utérin pour le dépistage, l’utilisation de vinaigre peut faire l’affaire. Il s’agit d’appliquer du vinaigre sur le col et si une tache blanche apparaît à la jonction, il faut approfondir l’investigation. En fait, 95 % des patientes ne présenteront pas ce signe. » 

«  En Afrique, il faut pouvoir agir avec des moyens simples, adaptés, accessibles. »

Par ailleurs, ajoute le gynécologue oncologue, le dépistage se retrouve dans un cul-de-sac si la prise en charge est impossible, faute de chirurgiens qualifiés ou de radiothérapie disponible, par exemple. « Sur ce plan, il y a du progrès qui se fait », accorde le Dr Drouin. « Un programme national est actuellement mis en place au Bénin. L’idée est de développer une filière internationale, de former les médecins localement et d’offrir un support d’entraide ciblée. »

« Entraîner localement si possible, de façon ciblée pour répondre, surtout, à des besoins réels. Les besoins du terrain. Ce que je veux dire – et ce fût le grand problème des années 1970 – c’est que si des Africains viennent ici recevoir une formation pointue, si on leur enseigne nos techniques qui n’ont aucune utilité réelle dans leur pays, ou qu’ils ne peuvent pas utiliser faute d’équipement, ils vont émigrer ici. Soyons logiques! »

L’aventure dans toute sa grandeur

Évoquant la disponibilité de l’équipement, le Dr Drouin relate avec humour de nombreuses anecdotes, autant d’imprévus auxquels il a dû y faire face avec créativité. Pas de gants pour opérer, pas d’aiguilles pour fermer une plaie. L’ingéniosité du médecin est invariablement mise à l’épreuve en terres lointaines!

« Je me souviens de cette fois où j’étais en train d’opérer et tout est devenu noir. Un aspirateur  a démarré et tout a sauté! J’avais un patient avec le ventre ouvert. On a amené la civière près de la porte et j’ai opéré avec la lumière de la rue. Ou cette fois où il fallait une transfusion sanguine en urgence, il n’y avait pas de réserve de sang. J’ai vu un camion de l’armée avec des soldats, ils ont trouvé des volontaires pour donner du sang. Ou encore, cette femme gravement blessée dans un accident d’auto. Elle était scalpée, tout le cuir chevelu parti. Je n’avais jamais fait ce genre de grosse chirurgie, mais je me suis lancé! On a nettoyé, opéré et elle s’en est remise sans conséquence majeure. »

Attentes et réalités

Dès son premier mandat, le jeune Dr Drouin portait en lui la volonté de mettre ses connaissances à profit et de s’adapter aux situations qui se présenteraient. « Mes attentes ont peu changé. À travers cette incroyable aventure, il faut rester humble, et aussi posséder des compétences solides dans son domaine. En arrivant sur le terrain, tu dois t’organiser, faire face à des situations auxquelles tu n’aurais jamais cru avoir à faire face, trouver des solutions inusitées.»

Quant aux coutumes du milieu, le Dr Drouin explique qu’on les apprend parfois en faisant quelques gaffes. Il se souvient de cet apprentissage difficile : un jour, une femme prête à accoucher, mais atteinte de malaria et mourante, lui est amenée. Le jeune médecin sauvera l’enfant par césarienne. Heureux, le Dr Drouin amène fièrement le petit dans les bras de son père, désormais veuf. « Tout le monde pleurait, c’était pour eux une grande tragédie! En fait, j’ai compris que pour ces gens, ce bébé était responsable de la mort de sa mère. Il aurait mieux valu qu’il parte lui aussi… Je faisais l’apprentissage des coutumes. »

Par ailleurs, le choc culturel se vit aussi par de nombreuses aventures plutôt cocasses.  « Par exemple, il y a parfois au menu des aliments étranges. Je me rappelle de cette fête donnée en mon honneur, au Cameroun. Lors du repas, le groupe que nous accompagnions nous a offert la tête de l’animal tué. J’étais entouré de mon meilleur ami et d’un général d’armée. Dans cette région, c’est un grand honneur de manger les yeux. Heureusement, sur une tête, il n’y en a que deux… que j’ai été ravi de laisser à mes comparses, qui me connaissaient bien. J’étais heureux de me contenter des joues de l’animal! Dans d’autres circonstances, je n’aurais pas pu refuser cet honneur. j’aurais alors essayé d’avaler l’œil tout rond! 

Préparer le départ… tout autant que le retour!

Pour le Dr Pierre Drouin, une des meilleures préparations avant le départ demeure la rencontre de personnes qui ont vécu l’expérience terrain. Lui-même, avant de s’engager la première fois, est carrément allé visiter le coin. « C’était un projet à Kinshasa, sous le règne de Mobutu. Je voulais aller voir d’abord. Ceux qui m’avaient engagé m’avaient dit que mon retour ne serait pas payé si je ne restais pas. Que le diable vous emporte, leur ai-je dit! J’avais une jeune famille, je voulais être certain de notre bien-être. J’ai décidé de ne pas rester à cause du manque de liberté. À chaque coin de rue, une tour avec des soldats. Ma femme et moi n’étions pas à l’aise avec cette situation. Alors nous avons nous-mêmes payé le billet de retour, la conscience tranquille! »

Le Dr Drouin croit qu’il est préférable que le projet soit  initié par le pays lui-même, afin d’éviter des tensions inutiles.

En outre, encadré par une organisation bien établie, celui qui part sera préparé adéquatement par le personnel qui connaît les coutumes du pays et qui offre des sessions de formation. Il ajoute que depuis ses premières expériences à l’international, dans les années 1970, le contexte a changé, entre autres grâce aux nouvelles technologies de communication.

Par ailleurs, tout autant que le départ, le retour doit être envisagé adéquatement, comme l’explique le gynécologue oncologue : « Parce que tout évolue rapidement, les guides de pratique changent, les politiques gouvernementales changent et le monde ne cesse pas de tourner durant notre absence, il faut se réadapter lors du retour. On peut se sentir déphasé. La meilleure façon est de revenir dans notre milieu d’origine en apportant quelque chose de nouveau. » Lui-même, à son retour du Cameroun à la fin des années 1970,  a choisi de terminer sa spécialité de gynécologie oncologique à l’Institut MD Anderson à Houston, au Texas. Il est retourné ensuite à l’Université d’Ottawa où il a mis sur pied l’unité de gynécologie oncologique. Plus tard, à l’Université de Montréal, il créera un programme de formation (Fellowship) qui jouit aujourd’hui d’une renommée internationale.

Un petit gars parti de sa campagne…

 Le Dr Drouin conclut l’entrevue avec humour : « C’est tout un parcours pour un petit gars parti de sa campagne! » Originaire d’un milieu modeste, le jeune Pierre Drouin a d’abord étudié la biologie avant d’entrer en médecine à l’Université d’Ottawa. « Après la médecine, j’ai choisi la gynécologie. C’était selon moi ce qui était le plus près de la biologie, de la vie. La femme peut engendrer, donner la vie. Je voulais rester près de la vie, de l’humain. »

Une expérience peu commune, un parcours honorable, qui a été de nombreuses fois reconnu par ses pairs. Le Dr Drouin a reçu, entre autres, le Prix de l’excellence 2009 de la Fondation du CHUM, le Prix Van Campenhout (2008) décerné par les résidents à titre de meilleur professeur de l’année), le National Faculty Award (2008) décerné par l’American College of Obstetricians and gynecologists et la Médaille du président de la Société des gynécologues oncologues du Canada (2008) afin de souligner sa passion envers cette spécialité et l’amélioration des soins prodigués aux patientes.

« L’accomplissement dont je suis le plus fier?... Avoir vécu avec passion. »

* Consulter le premier volet de ce reportage sur l’engagement à l’international