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Capsule scientifique tirée de la conférence de Rose-Marie Charest au Congrès annuel de médecine 2017

Le stress post-traumatique : un vrai cauchemar

Par Claudine Auger

Depuis une quinzaine d’années, notamment depuis les événements du 11 septembre 2001, la recherche concernant l’état de stress post-traumatique (ESPT) a fait un bond considérable. Ce trouble anxieux sévère, déclenché par un traumatisme majeur, incarne un réel face-à-face avec la mort et avec les dangers qui nous entourent. Ayant présidé l’Ordre des psychologues pendant 17 ans, auteure de nombreux ouvrages et communicatrice bien connue du grand public, Rose-Marie Charest a croisé des dizaines de patients durant sa longue pratique dont plusieurs qui en ont souffert. Sans se prétendre spécialiste de l’ESPT, elle propose certaines observations sur ce sujet sensible.

Quand la confiance se brise

Il y a d’abord une différence à établir entre le stress aigu et le stress post-traumatique. Après un violent accident de voiture, il se peut qu’un individu ayant vécu ce choc dorme mal pendant quelques nuits, évite même de conduire de nouveau pendant un certain temps. « Malgré une souffrance évidente, nous ne sommes pas pour autant face à un état de stress post-traumatique. C’est le prolongement de cette réaction immédiate et des symptômes, leur intensité et leurs conséquences dans la vie quotidienne qui définissent un ESPT », explique Rose-Marie Charest. En outre, un même événement traumatique n’entraîne pas les mêmes réactions chez tous les individus qui le vivent. Entrent en jeu différents facteurs de risque et de protection, dont la personnalité, les traumas antérieurs, l’environnement, l’attitude et le support social.

Dans la vague « moi aussi », où se succèdent les dénonciations d’agressions sexuelles, nous pouvons nous demander pourquoi certaines victimes n’ont pas dénoncé leur agresseur plus tôt. « Il faut savoir que lorsque quelqu’un vit un trauma, c’est sa confiance au monde qui est brisée. Comment une victime, qui a perdu confiance dans la société qui ne l’a pas protégée, serait-elle rassurée de se tourner vers la police, la justice ou le milieu médical ? » En ce sens, la conférencière insiste sur la nécessité de créer une frontière plus poreuse entre les milieux médical et juridique : « Devant un professionnel de la santé, la victime d’un événement traumatique n’a pas à faire la démonstration de sa souffrance. Mais devant le système juridique, oui, elle doit en faire la preuve. C’est beaucoup plus compliqué, et effrayant. »

Réactions en cascade

« Admettons que vous vous faites agresser sur la rue, et qu’on vous vole votre porte-monnaie. Vous deviendrez probablement hyper vigilant et scruterez les gens autour de vous… et soudainement, vous verrez beaucoup plus d’individus suspects qu’il y en a en réalité, générant des réactions agressives menant au conflit, confirmant du coup votre peur du monde. » Ce tableau mis en scène par Rose-Marie Charest peut sembler excessif, et pourtant, il illustre les répercussions qui peuvent ainsi s’enchaîner chez la victime : le système nerveux s’active, provoquant une hyper vigilance, des réactions démesurées, et finalement, des relations interpersonnelles moins harmonieuses.

Cette souffrance déclenchée par un événement menaçant mérite d’être soignée globalement, tant dans ses aspects biologiques, que psychologiques, avant que se cristallise une attitude défensive et que le système nerveux ne s’emballe, avec son lot de troubles du sommeil, de cauchemars, de baisse de concentration, d’irritabilité et de réactivité. C’est là qu’il importe de faire équipe entre professionnels de la santé, comme le souligne Rose-Marie Charest : « Médication et thérapie se complètent, et le travail de collaboration est absolument nécessaire. Voyons cela comme une autre douleur, avec le risque que la personne s’immobilise et que d’autres problèmes en découlent. Il faut soulager la douleur et l’aider à retrouver la motivation d’entreprendre ses activités. C’est la même chose pour la psychée, il ne faut pas laisser la souffrance s’incruster ! »

Reconstruire la confiance

Devant ce patient qui arrive dans le bureau du professionnel avec un immense besoin d’être entendu, le médecin, le psychologue, ou tout autre intervenant, se voit confier un rôle important et délicat. « Les attentes de cet individu en souffrance sont considérables et elles se doublent parfois de méfiance. Alors, rappelez-vous que, compte tenu des événements qu’elle a vécus, la personne qui arrive dans votre bureau a peur, ce qui complique la relation même avec une bonne personne comme vous ! Il faut donner le temps à la confiance de se reconstruire et même en faire une priorité », explique Rose-Marie Charest.

C’est en combinant les voies de traitement qu’il est possible de surmonter l’ESPT : médication, psychothérapie, information et psychoéducation. Comme le souligne la conférencière, il n’y a pas de modèle unique en ce qui concerne la fréquence des rencontres ou la durée d’une thérapie. Le seul dénominateur commun, dans les cas de ESPT notamment, c’est d’agir rapidement et s’assurer que la victime ait accès d’emblée à un soin adéquat.

Fondamentale, la relation thérapeutique devrait permettre, dans un premier temps, de surmonter la méfiance et de favoriser une alliance entre la victime et l’intervenant. « Le patient a souvent peur que le médecin ne le croie pas, surtout lorsqu’il y a un impact sur le tiers payeur — dans le cas d’un congé maladie et d’un éventuel retour au travail », explique Rose-Marie Charest. Quant à l’employeur, il peut créer des conditions favorables au succès de la réintégration en respectant le rythme et les conditions de travail qui conviennent à la personne.

Autre défi pour le clinicien : ne pas se laisser biaiser, accepter de ne pas avoir de certitudes et demeurer alerte devant un patient qui semble calme. « C’est trompeur quand le patient est éteint : s’il dit qu’il ne ressent pas grand-chose, c’est pire que s’il dit que tout lui tombe sur les nerfs — démontrant alors qu’il est encore en contact. Si le patient ne ressent plus rien, c’est qu’il s’est détaché pour se protéger ; sa souffrance, quoique figée, est d’autant plus grande. »

Comme soignant, reconnaître ses limites

À plusieurs reprises, Rose-Marie Charest attire l’attention sur le travail d’équipe et le partage des rôles, tant pour la guérison des patients que pour éviter la fatigue de compassion des professionnels de la santé. « C’est honnête de dire à son patient : “Je peux faire un bout de chemin avec vous, et j’ai des collègues qui ont d’autres compétences pour un traitement conjoint. J’ai besoin d’aide pour vous aider.” En étant capable de reconnaître ses propres limites et en sachant à qui référer pour un travail de collaboration, vous vous assurez de préserver votre propre équilibre. »

N’oublions pas que la réelle empathie permet, oui, de se mettre à la place de l’autre et de capter sa souffrance, mais en sachant revenir à sa propre place, à sa propre vie, à son intégrité, sans demeuré habité par la douleur du patient. Une diversité de pratique peut faciliter cette attitude. Par ailleurs, la meilleure protection contre la fatigue de compassion ou l’épuisement professionnel, c’est de ne pas se perdre de vue et de respecter non seulement ses limites, mais les conditions de son propre bien-être.