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Du récréatif au thérapeutique, comment s’y retrouver ?

Le cannabis

par Claudine Auger

Entrevue avec le docteur Jutras-Aswad

Alors que le gouvernement Trudeau prévoit la légalisation de la marijuana en juillet 2018, beaucoup de questions et de défis qui y sont liés demeurent dans la brume. Devant ces changements majeurs qui se dessinent et enflamment les débats, les médecins sont interpellés et les patients s’interrogent sur cette substance illicite la plus fréquemment consommée dans nombre de pays. Premier article d’une série de deux sur le cannabis.

Cerveau : récepteurs ciblés
Entre la plante de cannabis, sa centaine de composantes naturelles et ses analogues synthétisés sous différentes formes et concentrations, cette drogue dite douce demeure complexe, laissant des empreintes dans le cerveau dont les effets cachent encore des zones d’ombre, particulièrement sur les cerveaux en développement. On sait maintenant qu’une de ses composantes les plus étudiées, le tétrahydrocannabinol (THC), cible plusieurs récepteurs neuronaux situés dans des structures du cerveau impliquées dans la régulation de l’humeur et de l’anxiété, de même que des zones associées à l’apprentissage, à la prise de décision et à la plupart des fonctions cognitives. Ainsi, le THC, dont la structure moléculaire s’apparente à celle des endocannabinoïdes, perturbe le fonctionnement des neurones et trouble la maturation cérébrale.

C’est bien connu, une consommation du cannabis soutenue peut entrainer plusieurs effets physiques et psychologiques : mydriase, conjonctives injectées, appétit accru, sécheresse de la bouche, tachycardie, effet antiémétique, modulation de la douleur, sensation de bien-être et d’euphorie, perte de la conscience du temps, altération des processus de la pensée, anxiété et symptômes psychotiques, autant d’effets possibles du cannabis. Au niveau neurobiologique, alors que le potentiel addictif de la nicotine est de 32 %, celui de l’héroïne de 23 % et celui de l’alcool de 15 %, celui du cannabis est évalué à 9 %. « Est-ce beaucoup ou peu ? On estime à environ une personne sur deux qui aurait déjà consommé : si une personne sur onze de ce 50 % développe une dépendance, on atteint 4 à 5 % de la population. Ce n’est pas négligeable », soutient le Dr Didier Jutras-Aswad, psychiatre et directeur de l’Unité de Psychiatrie des Toxicomanies du CHUM, également chercheur et professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. 

Les fragilités liées à la santé mentale

Ainsi, bien que le potentiel addictif du cannabis soit moindre que pour d’autres drogues, un pourcentage non négligeable de personnes développeront des problèmes associés à cette substance, vu le nombre d’individus qui s’y exposent. Il importe donc de dépister la toxicomanie chez le patient qui consomme du cannabis : par un questionnaire, des informations collatérales, un examen physique, le dépistage et l’échantillon biologique, les critères du DSM-5 (qui liste les nombreux troubles liés à l’utilisation d’une substance) et les outils de dépistage standardisés. « Le questionnaire du CAGE-AID consiste en quatre questions simples : si le patient donne deux réponses affirmatives ou plus, il importe de pousser plus loin l’investigation », souligne le Dr Jutras-Aswad.