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Capsule scientifique tirée de la conférence de Yoshua Bengio au Congrès annuel de médecine 2018

Intelligence artificielle : déjà dans notre quotidien ! (2/2)

Par Claudine Auger

Pionnier de l’apprentissage profond, informaticien le plus cité dans le monde, Yoshua Bengio précise d’entrée de jeu que l’intelligence artificielle (IA) a déjà commencé à transformer radicalement la société. Des voitures fonctionnent sans conducteur et deviendront de plus en plus performantes dans les prochaines décennies. Les téléphones intelligents sont… de plus en plus intelligents et se plaisent à vous demander comment ils peuvent vous aider. Au jeu millénaire chinois Go, l’IA bat les champions du monde. Autant d’avancées fulgurantes… et troublantes. Dernier article d’une série de deux.

L’IA au service de la médecine

Grâce aux méthodes d’apprentissage profond de plus en plus sophistiquées, l’IA combine aujourd’hui des manières diverses et complémentaires d’amasser des données, laissant entrevoir une capacité exponentielle à générer des connaissances. « Les systèmes sont désormais entraînés à compléter les informations manquantes : par exemple, grâce à la possibilité de prédire certaines variables, ils peuvent mieux comprendre la pathologie d’un patient. Aussi, il y a des avancées notables dans le domaine de la découverte de nouveaux médicaments : en traitant des données vectorielles, l’IA permet de prédire la propriété de certaines molécules candidates pour le développement de médicaments qui n’existent pas encore », annonce Yoshua Bengio.

L’apprentissage profond et ses applications ayant la capacité de comprendre des images dans le domaine médical permettent la détection de cellules cancéreuses. « Imagia, par exemple, une entreprise avec laquelle mon équipe et moi-même collaborons développe des biomarqueurs capables de prédire de façon personnalisée la progression de la maladie et la réponse aux traitements. Et malgré la limite actuelle des entrées de données, ces systèmes font mieux que les médecins les plus expérimentés », se réjouit le chercheur. Comme il l’explique, selon le patient, il est possible de réunir différents types d’images. « S’il n’y a qu’une partie des informations de disponible, on peut alors entraîner le système en simulant les données manquantes, choisies aléatoirement, afin de donner à l’ordinateur un sous-ensemble compatible. » Ainsi, l’ordinateur apprend à être créatif et à inventer de nouvelles images.

Si, comme le souligne Yoshua Bengio, l’IA s’est développée à grands bonds ces dernières années, cette intelligence est encore loin de celle de l’humain. « Parmi la multitude de données existantes, certaines ne sont pas pertinentes. La difficulté est de les organiser et de fournir aux systèmes les données profitables pour qu’ils s’entraînent à être plus performants. » Certains axes sont dans la mire des chercheurs, dont celui de l’apprentissage de connaissance intuitive, un système rapide et inconscient, et celui de l’apprentissage séquentiel, plus lent et qui s’appuie sur la conscience. « La notion d’interaction avec l’environnement, essentielle à l’intelligence, reste encore un objet de recherche important, car nous n’en sommes qu’au début en ce domaine. »

L’IA, prochaine révolution industrielle

Dans le domaine de l’IA, la croissance fulgurante laisse présager des transformations majeures et irréversibles de la société et de l’économie, tous secteurs confondus. « Même si la recherche sur l’IA cessait aujourd’hui, il y en aurait encore pour des années de retombées découlant de ces avancées », s’exclame Yoshua Bengio. « C’est une révolution industrielle où les machines vont augmenter la puissance cognitive des humains. »

Pour autant, plusieurs impacts assombrissent ces promesses hors du commun. « Les estimations annoncent que près de 30 % des emplois seront touchés en une décennie à peine, notamment les plus routiniers et ceux qui sont les plus faciles à automatiser. Les tâches les moins affectées seront celles reliées à l’informatique, celles nécessitant un large bagage général ou encore celles qui demandent un aspect relationnel humain important », révèle le scientifique. Le problème majeur, c’est la vitesse de ces transformations, qui laissent peu de temps à l’adaptation. « Devant le coût social de cette transition rapide, il importe d’améliorer le filet social pour y faire face », rappelle le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en algorithmes d’apprentissage statistique de l’Université de Montréal, soulignant l’importance de la formation à mettre en place.

Enthousiaste, mais lucide, Yoshua Bengio évoque plusieurs inquiétudes par rapport à l’IA : contrôle politique, robots tueurs, manipulation par la publicité ciblée, vie privée et droits individuels menacés, misère pour les individus touchés par les pertes d’emplois, renforcement des discriminations et biais sociaux, inégalités accrues et concentration du pouvoir. Autant de menaces à prévenir. « Il faut éviter que ces technologies, de plus en plus puissantes, ne soient utilisées que par un groupe restreint d’individus, ce qui mettrait la démocratie en réel danger. Par exemple, en Chine, des caméras installées dans les rues pour la reconnaissance des visages, permettent d’intercepter des malfaiteurs… mais elles peuvent aussi imposer une obéissance qui me fait peur ! Dans le même ordre d’idées, des drones peuvent tuer à volonté des personnes grâce à la reconnaissance faciale, sans aucun sens moral. »

Afin de poursuivre collectivement cette réflexion éthique capitale, Yoshua Bengio et d’autres militent pour la Déclaration de Montréal pour le Développement responsable de l’IA. « Il est essentiel de réfléchir collectivement et de mettre des balises pour encadrer cette technologie redoutable afin qu’elle soit utilisée de manière éthique. »