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L'invitation d'un médecin de famille à un étudiant

L'expérience de Christian Butoke

par Claudine Auger
2010

L’expérience de Christian Muhoza Butoke et du Dr Sébastien Toussaint 

 

Arrivé à Sherbrooke le 15 novembre 2007, lors de la première journée de neige de la saison, Christian Muhoza Butoke, originaire du Burundi, a enfilé ses bottes avec calme. « Cette journée d’hiver reste mon premier cliché du Québec. Mais j’ai survécu! » ajoute-t-il dans un sourire tranquille, avouant qu’il apprécie plutôt le rythme des saisons : « Au Burundi, on ne goûte pas la chaleur, on s’en plaint! Alors qu’ici, on a hâte à l’été », explique le jeune Africain de 27 ans.

C’est après avoir étudié la médecine pendant quatre ans à Madagascar que Christian Butoke, intéressé par le système nord-américain, par l’apprentissage par problèmes et par la culture francophone du Québec, s’est inscrit et a été admis à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke. Un choix qu’il ne regrette pas : « J’aime le Québec. Tout y va vite, c’est sa nature nord-américaine; mais il y a cette note européenne, un aspect humain qui fait tout son charme. »

Encore incertain quant au genre de pratique qu’il choisira, l’étudiant qui amorcera cet automne sa troisième année de médecine confie avec honnêteté les idées préconçues qu’il entretenait par rapport à la médecine familiale. « Je n’entendais pas choisir cette pratique pour diverses raisons, un peu à cause de l’aspect salarial, un peu à cause du préjugé de notre formation qui nous sensibilise aux spécialités. Mais je réalise tranquillement à quel point la médecine familiale peut être diversifiée et je m’y intéresse de plus en plus. » C’est d’ailleurs avec l’intention de découvrir la médecine familiale qu’il s’est joint aux activités du Club-MED de Sherbrooke, organisme qui fait la promotion de cette discipline auprès des futurs médecins.

C’est également dans cette optique qu’il est monté dans le train de nuit, le 18 juin dernier, pour se rendre à Maria pour un stage en compagnie du Dr Sébastien Toussaint, gagné lors du 1er Symposium étudiant de médecine familiale. Lorsqu’il a tiré son billet gagnant, ce jour-là, Christian Muhoza Butoke ne se doutait pas qu’il vivrait une aventure si formidable en Gaspésie. Pourtant, un séjour riche en couleurs l’y attendait.

Samedi 19 juin 2010, en avant-midi. Après une longue nuit dans le train qui lui a fait traverser une grande partie du Québec, Christian Butoke se trompe de gare. « Je me suis perdu! Je devais descendre à Carleton, mais je suis descendu à Chandler! » raconte l’étudiant dans une verve pleine d’humour. En descendant à la gare, un taxi devait l’attendre. Christian Butoke connaîtra rapidement la gentillesse et la générosité des Gaspésiens : « Heureusement, l’homme au guichet connaissait le Dr Toussaint et il a contacté le CSSS du Rocher Percé, puis il m’y a conduit! Une fois arrivé, on m’a servi à dîner puis on m’a organisé le trajet en taxi jusqu’à Maria... Ils se sont tous occupés de moi! » Dans un même élan, le jeune homme poursuit : « En arrivant enfin à Maria, tout le monde savait qu’un étudiant en médecine s’était égaré dans la région... je ne sais pas comment les nouvelles voyagent aussi vite! »

Samedi 19 juin, 14 h. Christian Butoke rencontre le Dr Sébastien Toussaint, qui venait de terminer sa garde. Ce dernier le conduit à la Marina de Bonaventure, afin de se détendre sur son voilier en compagnie de ses quatre enfants, petits matelots depuis le berceau! « Moi qui ne connaissais absolument rien d’un voilier, ils m’ont enseigné plusieurs choses, relate l’étudiant. J’ai beaucoup apprécié cette première balade en voilier. » De son aveu, il a surtout goûté avec plaisir le cadre non officiel de la rencontre qui a favorisé un contact authentique et chaleureux entre les deux hommes.

Samedi 19 juin, en soirée. L’hôte du jeune Africain l’amène prendre un repas typique dans une poissonnerie du coin, avant de le ramener à son auberge. « Une très belle manière de vendre sa région, la Gaspésie! » souligne Christian Butoke.

Dimanche 20 juin, 8 h. Christian entreprend avec le Dr Toussaint la tournée des patients, alors que ce dernier assume la garde ce jour-là. L’étudiant pose des questions auxquelles son mentor répond avec aisance : « J’ai été impressionné par son humanisme et sa facilité à communiquer. C’était un échange réel, il a tenu compte de ma présence à tout instant sans jamais négliger ses patients, me faisant des clins d’œil pour s’assurer que j’avais compris certaines subtilités. »

Dimanche 20 juin, midi. Le médecin de famille fait visiter l’hôpital à son stagiaire, lui présentant le personnel des différents services. Encore là, Christian est frappé par les habiletés relationnelles du Dr Toussaint. De nouveau, on retrouve la famille de ce dernier, pour casser la croûte. « C’était fort sympathique! Et j’ai adoré ce sandwich club au homard... je n’avais jamais goûté à ça! » s’exclame l’étudiant. L’après-midi s’est déroulé sous le soleil tranquille de la Marina, alors que les enfants Toussaint posent mille questions sur l’Afrique à leur exotique invité.

Dimanche 20 juin, 18 h. Rendez-vous à l’urgence où, note Christian Butoke, le Dr Toussaint évoluait calmement à travers cette clientèle variée. « Quand on pense aux urgences, on a l’image d’un médecin stressé, mais cette expérience a définitivement changé ma perception. Et pourtant, raconte le stagiaire, nous avons eu un cas difficile d’arythmie où, après l’essai infructueux de plusieurs médicaments, nous avons dû faire une cardioconversion. En se tournant régulièrement vers moi, le Dr Toussaint me répétait : "on va l’avoir, Christian, on va l’avoir"... et nous l’avons sauvé! » Ravi de cette formation tout en complicité, le jeune homme est rentré se coucher au petit matin.

Lundi 21 juin. Profitant de ce dernier moment avec son stagiaire, le Dr Toussaint lui a fait visiter son bureau, et a pris un dernier repas avec lui. « J’ai profité de cette occasion pour lui poser d’autres questions sur des sujets précis de la vie de médecin... que rarement les médecins d’expérience abordent avec nous, les jeunes. Le genre de conversation qu’on n’a pas avec son patron lorsqu’on est étudiant! Le Dr Toussaint m’a parlé comme un mentor », explique Christian Butoke, visiblement reconnaissant d’une telle ouverture. Pour son ultime après-midi à Maria, l’étudiant a été confié à une collègue du Dr Toussaint pour quelques heures de plus à l’urgence, puis Christian a quitté la Gaspésie par le train de nuit.

Christian Butoke a profité de la période estivale pour digérer ses aventures qui ont, de loin, dépassé ses attentes. « Je croyais simplement assister le médecin qui m’accueillerait, discret et invisible. Et voilà que j’ai découvert une pratique fascinante, extrêmement diversifiée puisque le Dr Toussaint est à la tête de nombreuses activités, en plus d’entrevoir ce que peut être la vie d’un médecin de famille en région, sous toutes ses facettes, tant professionnelle que personnelle. En outre, le Dr Toussaint m’a fait visiter sa région, m’en montrant tous les avantages, sans pression aucune », conclut l’étudiant en médecine, n’ayant rien perdu de son enthousiasme. Ce séjour aura, certes, contribué à valoriser à ses yeux la médecine familiale, faisant tomber de multiples clichés – dont celui qu’une région éloignée profite moins des avancées technologiques – et lui permettant d’observer les différents angles d’une pratique qui peut se décliner en orientations diverses.