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Un Tiers-Monde ici même au Canada

La médecine dans le Grand Nord

par Vania Jimenez, M.D.

Il y a au Canada un Tiers-Monde intérieur. Une situation inacceptable que la majorité a un devoir de résoudre, parce que le sort actuel des autochtones s’explique largement par une histoire de conquête et de dépossession. Mais nous pouvons constater que les efforts pour corriger la situation, le plus souvent sincères, tout comme les milliards que l’on dépense, n’ont pas permis les progrès souhaités. Cet échec collectif devrait nous amener à poser des questions sur la façon dont nous abordons cet enjeu.

Les événements actuels ainsi que l’intérêt autour des autochtones m’ont replongée dans les questions sur lesquelles le journaliste Alain Dubuc termine son article paru dans La Presse, le 14 janvier 2013, « La tempête parfaite ». 

Présentement, chacun donne son opinion, chacun y va de son analyse de la situation. Je ne suis pas une spécialiste de la question, loin s’en faut. Je ne m’aventurerai certes pas à exprimer mon point de vue sur ce sujet extraordinairement complexe. Je ne peux témoigner que comme médecin.

J’ai travaillé en tant que médecin « dépanneur » dans le Nunavik durant plusieurs années. Comme femme, j’ai été enchantée par la beauté du Nord et de ses habitants, par leur sensibilité, en suis devenue (comme plusieurs) accro, dépendante.

Comme praticienne, j’ai été bouleversée par l’état des lieux, en suis revenue chaque fois en disant à mes proches : « On ne se rend pas compte que nous avons un Tiers-Monde, ici même au Québec. »

 

Pendant des années, de temps à autre, je suis allée « réparer » des corps malades. Des corps d’enfants inuit magnifiques, lorsqu’ils sont petits, chéris de leur communauté, des corps de femmes abîmées par des conjoints qui avaient perdu la raison, des corps d’hommes blessés, malades, de plus en plus gros, de plus en plus diabétiques. Désemparée, comme d’autres médecins avant et après moi, je me suis questionnée à propos du réel bien que je faisais là. Certes, un bras, un membre cassé doit être réparé.

Certes, il faut organiser les consultations avec des spécialistes de maladies que les Inuit ne connaissaient pas dans le passé. Mais se pouvait-il que ma présence même, celle des autres médecins, « nourrisse la bête », comme si on « nourrissait » un cancer? Comment se pouvait-il qu’année après année, les conditions sanitaires, démontrées rapport après rapport, se détériorent?

Des comités ont été mis sur pied, l’on y a sagement inclus des Elders inuit. Encore et encore, ceux-ci ont parlé de culture, de tradition, de spiritualité. Je suis arménienne, née en Égypte, au Québec depuis presque cinquante ans, mariée à un Québécois « pure-laine ». Pourtant, ces rencontres avec ces vestiges de la société inuit traditionnelle furent chaque fois un ressourcement, me donnèrent l’impression de m’abreuver à une eau pure.

Avec un vague sentiment de culpabilité de Blanche,  j’ai entonné le refrain de la Santé Publique : « Il faut faire de la Prévention, de l’éducation, il faut attaquer la racine du problème… » Les vieux sages, les Elders hochaient la tête, parlaient lentement, choisissaient leurs mots. Ils parlaient toujours d’eux-mêmes. Et ce faisant, ils nommaient l’essentiel, les yeux riant aux discours vindicatifs des autonomistes. Ils soulignaient au passage l’inutilité du discours « besoin d’argent ». Mystérieusement, certains disaient : « Il y a trop d’argent ici. »

En 2006, j’ai accepté un poste administratif dans le réseau de la santé au Nord du Québec. Mal m’en prit. Moi qui avais été découragée par la futilité du travail de médecin, qui avais cru pouvoir aborder la situation « globalement », appliquer les préceptes de la Santé Publique et de la saine administration, me suis retrouvée prise dans un système qui n’avait aucune résonnance pour la société traditionnelle inuit, je me suis trouvée coincée entre une nostalgie/rêve de cette société où certains sont centrés sur la façon cosmocentrique de concevoir l’univers, s’en réclament encore, et une société « modernisante », vendue à l’idée du développement anthropocentrique moderne de cette société affamée du gâteau de la modernité. J’ai eu une vue en plongée, vertigineuse, sur les effets de cette polarisation.

J’ai quitté le Nord avec un malaise, piégée dans l’incompatibilité entre les valeurs/cultures de la société traditionnelle inuit et l’aspiration pour les « biens et produits » de la société moderne. Jusqu’à ce jour, je ne sais trop comment les choses se sont passées. Certains spécialistes du sujet auraient des explications simples, analyseraient la situation en des termes comme on le fait actuellement, amplement. Je n’en suis pas là.

Ma stratégie pour composer avec mon malaise après avoir quitté le Nord, fut d’écrire un roman,La fille de l’Inuit, roman en voie d’édition. L’écriture révèle.

Je me permets de citer Rima El-Kouri, parlant d’Émile Ollivier. « […] Ollivier parle de la littérature comme de son “luxe exquis” qui lui permet de se connaître, de se dévoiler à lui-même. Il raconte qu'il est toujours étonné à la fin d'une œuvre de voir qu'il y avait “ça” en lui. » L’histoire a surgi sous la forme de l’élaboration d’une identité.

Dans La Presse du 9 janvier, Vincent Marisal (Les Haïtiens du Nord) pose une question lancinante : « […] mais la faute incombe-t-elle seulement aux Haïtiens et aux autochtones? Lorsqu’il engage des fonds publics dans des programmes, le gouvernement n’a-t-il pas l’obligation de faire un suivi, d’établir des échéances, de demander des comptes? ».

Comme administratrice, pour demander des comptes, j’ai eu à demander de l’aide à des instances gouvernementales. On m’a alors servi le conseil suivant : «  Vous savez, Dr Jimenez, les autochtones, c’est délicat… » Je veux croire que la bureaucratie recèle/exprime parfois une sagesse dont elle est inconsciente. Je veux croire que, plutôt qu’une impuissance, plutôt qu’une démission,  ce commentaire reflétait une conscience de l’adage anglophone qui m’est venu lorsque j’ai lu la question de Vincent Marisal : Fermer la porte de l’écurie lorsque le cheval s’est déjà enfui (“Closing the barn doors when the horse is out”).

Mais faisant écho à cela, l’éditorial d’Alain Dubuc a résonné sinistrement en moi. « Nos gouvernements n’ont aucune espèce d’idée de la façon dont il faudrait aborder le problème autochtone. » Il m’est toutefois resté une image lumineuse de mes séjours dans le Nord, un phare luisant dans la tourmente, montrant une piste, où se diriger, où ne pas se fracasser : les femmes inuit ont réussi à ramener la naissance, les accouchements dans leurs territoires. Des sages-femmes blanches, main dans la main avec les femmes inuits ont développé des maternités dans lesquelles les sages-femmes sont inuits. Il arriva que j’y fusse appelée comme médecin. Dans ces maternités, dans une fierté tranquille, une reconstruction de l’identité s’amorçait. Ce n’est pas une recette que je propose, je ne crois pas qu’il en existe. Cependant, pour appréhender la « tempête parfaite » (et, pourquoi pas, l’éviter), il m’apparaît fondamental, sinon vital, de poser notre regard et notre réflexion, tant individuelle que collective, sur la question de l’identité, celle des Inuit et des autochtones… et la nôtre.