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Sur le terrain avec Médecins du Monde Canada

La médecine humanitaire, vision 2015

par Claudine Auger

Entrevue avec le Dr Nicolas Bergeron et Mme Nadja Pollaert, respectivement président et directrice générale de Médecins du Monde Canada.

Les nouveaux paramètres des missions humanitaires

Il y a trente ans, celui qui partait en terres hostiles pour porter secours faisait figure d’aventurier. Pourtant, dans une ère où les communications ouvrent les frontières d’un monde transformé en village global, la mission humanitaire s’est complexifiée. « L’approche de l’humanitaire a énormément changé depuis les années 1970. Si on ne pense qu’à l’aspect sécurité, de nombreux enjeux prévalent. En Haïti, par exemple, la criminalité a des impacts négatifs sur notre travail et limite les déplacements à travers le pays. En plus, la sécurité génère des frais non négligeables », explique Mme Nadja Pollaert, directrice générale de Médecins du Monde Canada. En outre, contrairement aux conditions qu’ont connues les coopérants d’il y a quelques décennies, trimbalant leur marmaille dans leur périple, les organisations humanitaires ne prennent désormais plus en charge les membres de la famille du travailleur. « Malheureusement, ça restreint d’autant le bassin de recrutement », ajoute Mme Pollaert.

Médecins du Monde Canada en Haïti


Nicolas Bergeron, M.D.

Médecins du Monde est un organisme d’une quinzaine de délégations qui déploient leurs activités de par le monde. En Haïti, par exemple, où Médecins du Monde Canada conduit de multiples activités depuis plus de 15 ans à travers des programmes d’urgence et de développement, le travail sur le terrain vise tant les soins directs que les mesures de prévention et de promotion de la santé. « Notre plus grande réalisation est sans aucun doute d’avoir amélioré l’accès aux soins de santé pour les femmes et les enfants de Cité Soleil, une commune extrêmement pauvre de Port-au-Prince », explique le Dr Nicolas Bergeron, président de l’organisation humanitaire. « Chaque année, pendant la saison des pluies, nous déployons des interventions d’urgence, notamment en raison d’une recrudescence des maladies diarrhéiques », poursuit le Dr Bergeron. L’accès à l’eau potable et la disposition des eaux usées, enjeux majeurs de santé publique, participent d’autant à l’épidémie actuelle de choléra. Déjà précaire et en construction avant le séisme de 2010, le système de santé a été complètement dépassé par l’ampleur de la catastrophe. Certaines délégations de Médecins du Monde se sont concentrées sur des interventions chirurgicales d’urgence, et d’autres sur le renforcement des soins de première ligne, tandis que des agents de santé mentale ont joint les équipes médicales pour offrir des premiers soins psychologiques. « Comme nous avions déjà d’excellentes relations avec plusieurs quartiers, lors de l’arrivée du choléra, la mise en place d’une réponse communautaire a été simplifiée, avec notamment des postes de réhydratation orale et le dépistage », se souvient Dr Bergeron.

Entre l’humanitaire et le développement à long terme

« L’approche de Médecins du Monde en est une de pérennité », explique la directrice de l’organisme, « et c’est dans cette logique que les actions ponctuelles doivent s’insérer. Mais c’est une démarche longue et complexe. » La substitution à un système de santé permet de sauver des vies, mais ne le construit pas. « Nous sommes convaincus que la santé des personnes passe par le développement du pouvoir d’agir des communautés, et le défi des ONG internationales est de soutenir cette autonomisation », soutient avec conviction le Dr Bergeron. Dans cette optique, en Haïti, les ressources embauchées vivent déjà au pays, pour que les compétences restent et se développent dans un réseau à long terme. Mais la pérennité repose sur un soutien financier durable afin d’assurer les salaires. C’est là où le bât blesse : « On peut bien former des médecins, des infirmières, des administrateurs… si on ne les paie pas, ils ne peuvent participer à un système de santé durable. » Exemple d’une structure déficiente freinant le développement, l’absence de plan d’enregistrement des naissances : « Comment obtenir des services pour un enfant… qui n’existe pas dans les registres », questionne Mme Pollaert, avant de poursuivre : « Pour créer des programmes de santé publique pour les nouveau-nés, il faut pouvoir s’appuyer sur des statistiques afin d’orienter les besoins. Si les bébés ne sont pas enregistrés, il n’y a pas de données! » À cause de ce néant administratif, plusieurs nouvelles mamans et leurs bébés n’ont pas accès à des soins de santé. En outre, puisque l’alimentation au biberon est perçue comme un idéal, au détriment de l’allaitement maternel, les problèmes d’eau potable se répercutent sur l’alimentation des nouveau-nés… Les problématiques s’entremêlent, décuplant les défis humanitaires. « Auparavant, on distinguait l’humanitaire, soit les projets ponctuels, du développement, les projets à long terme. On réalise aujourd’hui qu’il faut aborder les problèmes dans leur ensemble dans un objectif de pérennité, et construire une structure bien ancrée qui pourra soutenir les ressources » , conclut Nadja Pollaert.

Les 24 et 25 mars prochains, Médecins francophones du Canada tiendra son  Colloque international de médecine ambulatoire multidisciplinaire (CIMAM) à Port-au-Prince, Haïti, en collaboration avec l'Association Médicale Haïtienne.