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Vivre la fin de vie

La réflexion du Dr Paul Grand’Maison

Par Claudine Auger

 
 
 
La mort qui dérange
On la nie. C’est bien humain. La mort dérange le patient, sa famille, le soignant. Surtout dans une société qui idolâtre l’éternelle jeunesse et fantasme d’immortalité. Mais pour le Dr Paul Grand-Maison, nier la mort équivaut, en quelque sorte, à passer aux côtés de la vie, de sa vie. Lui-même a vécu un deuil difficile lorsque son épouse est décédée il y a quelques années des suites d’un cancer. « Après 38 ans de vie commune heureuse, comment réapprendre à vivre seul ? Les derniers jours, j’ai dormi à ses côtés, elle m’a dit : “C’est fini. On arrête. Ne parle plus. Tiens-moi la main.” Comment, ensuite, prendre un verre entre amis sans se sentir coupable ? Comment être grand-papa de cinq petits-enfants, seul ? Comment s’ouvrir à d’autres opportunités », exprime avec émotion le Dr Grand’Maison, médecin de famille et coauteur de Guérir est humain, paru en 2016. 
 
S’il réussit aujourd’hui à partager cette expérience de deuil avec sérénité, c’est qu’il s’est donné la chance de vivre cette fin de vie douloureuse en acceptant la souffrance, comme il l’explique lui-même. « Quand Nicole et moi avons pris conscience que la mort arrivait, nous l’avons accueillie dans une sorte de libération pour vivre entièrement les derniers moments, les dernières confidences, les derniers “je t’aime, moi aussi”. Le 7 décembre, une semaine avant sa mort, son médecin nous a suggéré de célébrer Noël tout de suite, et nous l’avons fait avec enfants et petits-enfants. C’est ainsi qu’en acceptant la mort, on s’est donné la possibilité de vivre pleinement la fin. Parce qu’il y a de la vie dans la fin de vie. »
 
Le soignant devant l’inévitable
Aux soignants, et aux étudiants en médecine à qui il enseigne, le Dr Paul Grand’Maison rappelle la notion d’engagement et de compassion. C’est, après tout, selon lui, ce qui donne un sens à la pratique médicale : traiter, prendre soin et accompagner l’autre dans son cheminement. « J’ai cessé la pratique depuis quelques années. Je ne m’ennuie pas des doses de neuroleptiques. Mais je m’ennuie de Mme Alice, de Monsieur Roger, de Mlle Stéphanie. Considérer l’autre, être là pour l’autre, pour l’aider, voilà le fondement de toute relation patient-médecin ». Et plus encore, suite à son expérience avec son épouse, le Dr Grand’Maison, lance dans un cri du cœur : «  Si vous avez la chance d’accompagner quelqu’un dans la fin de vie, faites-le, pour cette personne, mais aussi pour vous ». S’engager pleinement pour donner un sens à la vie, et à la mort. Si on n’accepte probablement jamais la mort, il reste le choix dans la manière d’y faire face.
 
Comme il le met de l’avant dans son livre, Guérir est humain, le médecin de famille plaide également pour une plus grande ouverture. « Ne volons pas la fin de vie, permettons aux gens de la vivre. En les informant, en évitant la négation, en partageant avec les familles. Ce n’est pas la fin de vie qui est indigne, c’est de ne pas offrir des soins de qualité. Oui aux soins palliatifs et au soulagement nécessaire, mais en toute conscience de préserver un moment important, le temps des adieux. Soutenir la fin de vie sans l’endormir. »