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L’Institut de Cardiologie de Montréal s’intéresse au déclin cognitif - Détecter le déclin avant qu'il ne se manifeste

Par Claudine Auger
L’Institut de Cardiologie de Montréal (IMC) a amorcé ces derniers mois un projet d’agrandissement de son centre de médecine préventive, le Centre Épic, qui permettra de doubler la superficie du secteur médical et d’aménager de nouveaux espaces de recherche, notamment dans le créneau du vieillissement et de la cognition. Le Dr Louis Bherer, spécialiste de la cognition liée au vieillissement et titulaire de la Chaire de recherche Mirella et Lino Saputo en santé cardiovasculaire et prévention des troubles cognitifs de l’Université de Montréal à l’Institut de cardiologie de Montréal, nous raconte comment il espère dépasser la normalité du vieillissement.

 

Les illusions du vieillissement normal

Louis Bherer est habitué de se faire dire que le vieillissement normal est… normal. « Depuis des années, je me bats pour obtenir du financement en répétant que devant une cohorte de sexagénaires, peut-être qu’un individu sur dix aura un trouble cognitif de type démence et que les neuf autres ne manifesteront aucun symptôme. Pourtant, si ces mêmes neuf personnes ont plus de deux facteurs de risque métabolique ou un problème de santé cardiovasculaire (hypertension, tour de taille, etc.), les risques de trouble cognitif sont réels, sans pour autant encore affecter concrètement l’individu. Tout semble dans la normalité, sans l’être tout à fait. » Le neurologue ne notera probablement rien de particulier. Mais si le Dr Bherer fait passer ses tests raffinés à cette cohorte, il pourra déceler des signes de déclin, vu les impacts de maladie coronarienne. « Tout comme dans le prédiabète : chez des individus qui n’ont pas encore de diagnostic de diabète, leur courbe d’absorption du glucose ne sera pas anormale, mais tout de même dans le tiers supérieur de la courbe », explique Dr Bherer. Dans cette normalité établie, des différences individuelles malléables existent : pour ceux qui s’approchent de la frontière du déclin cognitif, comme celle du diabète, la situation peut être inversée grâce à une intervention précoce et ciblée. 
 

Détection précoce

Parce que les professionnels de la santé se butent aux limites des tests actuels, l’objectif du Dr Bherer et de son équipe est de développer des tests pointus qui détecteront très tôt le déclin cognitif. « Pour le cardiologue, il a deux façons de savoir si un patient souffre d’une maladie cardiaque : soit il attend que ce patient se présente à l’urgence, soit il l’observe durant un test de tapis roulant à l’effort afin de prévenir les dommages. C’est l’analogie que nous faisons : au lieu d’attendre que le patient arrive en clinique de mémoire avec un déclin cognitif qui risque, dans un cas sur deux, de valider une démence, nous voulons proposer des moyens efficaces de détection de déclins cognitifs très légers ou encore inexistants au sens clinique du terme, là où un neurologue ne soupçonnerait rien », précise le chercheur. Dans cette perspective préventive, il doit cibler les facteurs de risque et la manière de renforcer les réserves neuronales. 
 
À l’heure actuelle, tout ce qui se prescrit en santé préventive se base sur la santé cardiaque. « Le cardiologue vous dira que 150 minutes d’exercice par semaine sont nécessaires. Lorsque l’objectif est de solidifier sa mémoire et ses capacités cognitives, les études ne sont pas claires quant au volume requis d’activité physique. Par ailleurs, la régularité et la fréquence s’imposent aussi puisque la sédentarité est un facteur prédictif de déclin cognitif », ajoute Louis Bherer. Une étude qu’il a réalisée auprès d’une cohorte de personnes âgées fragiles a permis de démontrer l’impact de l’exercice régulier sur les capacités cognitives. « Après trois mois d’un programme de trois séances hebdomadaires de 20 à 30 minutes d’exercice, les participants ont vu leur niveau de base s’améliorer significativement », raconte le chercheur qui espère explorer en profondeur ce genre d’approche non médicamenteuse encore embryonnaire, afin d’identifier ce qui donne des résultats ou non.
 

Prescription éclairée

Dans les nouveaux laboratoires de recherche de l’IMC, Louis Bherer espère comprendre les mécanismes d’action des différentes approches préventives. Distinguer ce qui fonctionne de ce qui ne fonctionne pas afin d’ultimement individualiser la prévention. « Comment individualiser cette prévention ? Une diète faible en gras pour l’un, pour l’autre, faible en glucides, avec des exercices adaptés au métabolisme de chaque individu. C’est l’idéal vers lequel j’aimerais que nous allions », souhaite le chercheur en cognition. Le plus grand obstacle, selon lui, demeure l’accès à la prévention. « Si vous êtes malade, au Québec, vous serez soigné rapidement. Mais si vous avez un objectif de prévention, bonne chance ! C’est une vision à court terme qui multiplie les occasions perdues de sauver des coûts plus tard. Quand on me trouvera une maladie chronique, je coûterai beaucoup plus cher au système de santé ! »
 
En attendant, les maladies chroniques grugent le système de santé, entraînant avec elles des patients dont les problèmes de santé physique, d’origine cardiovasculaire notamment, minent sournoisement les facultés cognitives. Ainsi, les lobes frontaux, zone cérébrale où sont effectuées la prise de décision et l’autogestion, représentent la première région à souffrir des maladies chroniques, surtout à cause des implications vasculaires. « Imaginez un patient qui gère mal sa maladie chronique : le premier impact sur les régions cérébrales visera l’autogestion. On entre rapidement dans un cercle vicieux puisque le patient est de moins en moins bien armé pour s’aider. C’est simple, il régresse. Pour éviter cette situation, beaucoup d’actions peuvent être mises en place. Malheureusement, ce n’est pas fait. Avons-nous les moyens pour le faire ? C’est une première question. Ensuite, comment le faire ? Beaucoup de données probantes restent à identifier afin de donner l’heure juste aux patients et de savoir quoi leur prescrire, sans les décourager. »